Culture Mobile a filmé Pierre Musso le 26 novembre 2012 à la Bibliothèque nationale de France, Quai François Mauriac dans le 13e arrondissement de Paris.

Pierre Musso, l’imaginaire des réseaux

Au cœur de nos sociétés gouvernées par la technologie

La métaphore des réseaux est aujourd’hui omniprésente : elle est devenue l’une des clés majeures d’explication de nos sociétés complexes. Pourquoi ? D’abord à cause de l’importance qu’ont pris les réseaux au cœur de notre quotidien, du réseau électrique à l’Internet. Ensuite parce qu’elle nous permet de donner du sens à notre nouveau monde : celui du numérique, de la techno-science et de leurs innovations permanentes.

L’omniprésence des réseaux techniques

Lorsqu’on lui demande pourquoi et comment la métaphore du réseau est devenue l’image dominante pour caractériser la société qui naît des usages de l’Internet et de notre nouveau monde numérique, le philosophe Pierre Musso commence par une leçon de réalité : la première explication tient tout simplement à l’importance qu’ont pris les réseaux techniques et industriels au cœur de nos activités.

Imaginons un instant un court-circuit, une panne généralisée de tous nos réseaux sans exception : les réseaux de transport, du train à l’avion, les réseaux d’électricité et bien évidemment l’Internet et tous les réseaux de télécommunication privés ou publics ! La vie dans la ville deviendrait juste impossible. Car ces réseaux techniques forment en quelque sorte l’infrastructure invisible de toute notre vie moderne.

Le réseau : une métaphore «naturelle»…

Selon le philosophe, c’est à la fois cette vérité très concrète des réseaux et l’envahissement de la technologie dans toutes nos pratiques sociales qui expliquent la puissance de la métaphore. Et ce d’autant que ce mot, «réseau», a une riche histoire : associé d’abord au filet du pêcheur et du chasseur, puis au tissu aux mailles entrelacées, il a été utilisé par Galien au IIe siècle puis par l’anatomiste italien Malpighi au XVIIe et Descartes au XVIIIe pour illustrer l’extraordinaire complexité de la nature et surtout du corps humain, de son cerveau et de son système nerveux.

Associer aujourd’hui le réseau au cerveau humain, ou le téléphone et l’Internet à notre système nerveux, c’est une façon de rendre notre technologie “naturelle”. Nos sociétés doivent faire face un paradoxe : l’extension permanente et ultra rapide du territoire technologique rend très difficile son appréhension, mais exige de penser ce mouvement. Il faut bien tenter de donner du sens à cette puissance. Et comme nous n’avons ni le temps ni le recul indispensables à cette quête de sens, nous allons chercher des réponses dans les métaphores, les images, l’imaginaire, le symbolique… Nous tentons ainsi de coller un sens immédiat à toutes ces innovations et cette production technologique.

De l’utopie sociale et politique à l’utopie «technico-scientifique»…

Portée par cette métaphore du réseau, l’utopie de la techno-science semble bel et bien avoir aujourd’hui remplacé l’utopie sociale et politique. Car cette utopie d’industriels, d’ingénieurs et de scientifiques a un avantage formidable : d’une façon ou d’une autre, elle se réalise toujours, alors que l’utopie sociale et politique, explique Pierre Musso, «le plus souvent elle ne se réalise pas, et quand elle le fait c'est sous des formes comiques ou dramatiques. L'utopie socio-politique a donc été en grande partie disqualifiée, alors que, vue la vitesse de l'innovation, les utopies technico-scientifiques, dont les utopies réticulaires, ne cessent de s’accomplir.»

Cette utopie se traduit dans cette conviction que l’Internet et ses logiques sans hiérarchies a priori – telles que les décrit très bien Dominique Cardon – vont  transformer le monde. Ce qui, selon Pierre Musso, n’est pas vraiment nouveau : 

On avait dit ça de l’électricité, qui allait apporter la connaissance avec la lumière, ou des chemins de fer qui allaient apporter “l’association universelle” avec le rapprochement des distances physiques. Aujourd’hui, on tient le même type de propos avec l’Internet et les techniques d’information et de communication, qui apporteraient l’intelligence collective, comme un véritable cerveau planétaire…

De l’imaginaire de l’arbre à l’imaginaire du réseau…

Incontournable réalité technique de nos sociétés, le réseau est devenu ce que le philosophe appelle une «technologie de l’esprit» : une sorte de passe-partout intellectuel, comme l’arbre jadis…

Pendant des siècles, l’arbre nous a permis de penser les sociétés hiérarchisées. L’arbre de la généalogie, l’arbre des connaissances, l’arbre de la métaphysique, etc. : la métaphore permettait de relier le ciel et la terre. Aujourd’hui, on n’a plus le sentiment de vivre dans des sociétés aussi hiérarchisées. On souhaite des sociétés fraternelles, humanisées, planétaires…

D’où l’injonction de passer de la hiérarchie au partage, de l’arbre vertical au réseau horizontal, avec cette conviction que notre nouveau monde technologique avance «naturellement» dans cette direction. Les réseaux peuvent bien au contraire s’avérer très hiérarchisés. Ils peuvent tout autant signifier une décentralisation, un flux d’infos généralisé et un partage des décisions qu’un contrôle centralisé, d’ordre despotique, à la Big Brother… Et c’est déjà ce que montraient Diderot ou Saint-Simon, à l’aube de l’ère industrielle…

De la même façon que l’arbre a sans doute permis à nos ancêtres de sortir du chaos, de structurer leurs représentations du monde, la métaphore du réseau fonctionne comme «un filet de sécurité pour pas penser l’indétermination, l’incertitude, l’aléatoire… C’est pour ça qu’il s’agit d’une clé, d’un passe-partout sécurisant, en même temps que cet imaginaire du réseau nous permet de nous représenter nos propres pratiques» de connexion et de déconnexion, d’entrée et de sortie de notre nouveau monde numérique… Bref, comme l’explique longuement Pierre Musso dans notre grand entretien en format PDF, cet imaginaire du réseau tient à la fois de la fiction et de la fonction. En focalisant notre regard sur le réseau et lui seul, il nous fait parfois prendre le tout (la société) pour les parties (le réseau, voire uniquement l’architecture de ce réseau). Il mérite la critique, mais il est aussi très utile, puisqu’il nous permet de raconter l’aventure de nos sociétés à l’ère technologique.

Écouter notre entretien complet avec Pierre Musso

Qu’est-ce que l’imaginaire des réseaux ? D’où vient-il ? Et comment la métaphore des réseaux est-elle aujourd’hui au cœur de nos sociétés gouvernées par la technologie ? Conversation avec le philosophe Pierre Musso à la BNF.

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