Culture Mobile a filmé Serge Guérin le 18 juillet 2013 au Square Emile Chautemps dans le troisième arrondissement de Paris.

Serge Guérin, les seniors numériques

En matière d’usage des technologies, l’âge n’a aucune importance

Si tel a pu être le cas au début de l’Internet grand public au milieu des années 1990, il n’y a aujourd’hui aucune fracture générationnelle dans l’accès au numérique. Selon Serge Guérin, les différences d’usage de l’Internet, du mobile ou des réseaux sociaux s’expliquent moins par l’âge, que par des questions sociales, géographiques, économiques et culturelles. Ce qui compte dans la pratique ou non des nouveaux outils numériques, c’est l’envie et non l’âge de ses artères !

L’important n’est pas l’âge mais le désir

Lorsqu’on l’interroge sur le rapport des plus de 60 ans au nouveau monde numérique, le Serge Guérin aime donner l’exemple de cet homme de 65 ans qui a créé le blog le plus complet, le plus formidable sur la ville de Tanger au Maroc (http://www.tanger-experience.com/). Ceux qui se connectent aujourd’hui sur ce site n’ont rien à faire de l’âge de son créateur, et ils ont bien raison. L’important, c’est le désir qu’a éprouvé cet internaute senior de combler le manque qu’il constatait sur la Toile à propos de Tanger. L’important, c’est ce désir qu’il a encore et toujours en 2013 de mettre à jour le blog qu’il a créé, en termes de contenu comme de technologie.

Et c’est ce même désir de créer au-delà des clichés que le sociologue a retrouvé à Marseille chez les demoiselles de plus de 77 ans de l’opération Hype(r)Olds, dont il a été en quelque sorte le parrain :

Ce qui compte, c’est la personnalité. On connaît tous des gens de vingt ans qui n’ont aucun désir et sont ennuyeux. Il y a aussi des gens de 80 ans qui sont ennuyeux, mais il y en a également beaucoup qui ont encore des désirs. Or ces «hype(r)Olds», utilisent le numérique non par une espèce de fascination, mais pour se faire plaisir et créer. D’autres utiliseraient du macramé ou des outils plus anciens. Elles comme bien d’autres plus de 60 ans préfèrent des ordinateurs ou des tablettes tactiles pour la liberté qu’ils leur donnent et les innovations qu’ils permettent. C’est un bel exemple contre tous les clichés sur les personnes âgées.

Lorsqu’il arrive à 60 ans, le senior a facilement une trentaine d’années devant lui, ce qui était loin d’être le cas il y a ne serait-ce qu’un demi siècle. Une autre vie commence pour lui, avec ce luxe extraordinaire qu’est le temps libre. Par ailleurs, sauf cas spécifiques, la plupart du temps il a appris à utiliser l’ordinateur, le Minitel et l’Internet dans le cadre de son entreprise ou sinon au sein de son cercle privé, en particulier avec ses enfants ou ses petits-enfants. Surtout s’il a été initié au nouveau monde numérique avant sa retraite et s’il a envie de monter des projets, pourquoi ne serait-il pas curieux de technologies ?

À chaque ancien son approche du numérique

Les anciens sont aussi divers dans leurs façons d’appréhender leur vie – et donc le numérique – que le sont les jeunes. Il n’y a pas un unique profil de plus de 60 ans mais une myriade. C’est ce que démontre une vaste typologie des seniors réalisée par Serge Guérin.

S’il y a effectivement des «seniors traditionnels» ou des «seniors fragilisés» qui s’intéressent d’abord aux nouvelles technologies pour le confort et la sécurité qu’ils leur apportent, voire pour leur santé, la population française comptent de plus en plus de «boomers bohèmes» qui utilisent le numérique pour satisfaire toutes leurs envies, dont en particulier leur soif de voyages. Bref, il s’avère aujourd’hui impossible d’établir des règles d’usages applicables aux multiples profils de seniors : la façon de vivre son âge, et donc d’utiliser ou non le mobile, Internet ou les réseaux sociaux dépend de la situation familiale, de ses choix culturels et sociaux, de son lieu de vie et bien évidemment de son état de santé. 

Le numérique suscite des échanges entre générations

Le numérique permet à chacun de moduler ses usages en fonction de ses besoins et de ses envies : c’est ce l’on constate de façon évidente dans la façon que chacun a de communiquer, notamment dans les discussions entre les parents, les grands-parents et leurs petits-enfants. Là, on se donne rendez-vous sur Skype afin de se voir sur ses écrans. Ici, pour laisser à chacun sa liberté d’un bout à l’autre de la France ou de la planète, on utilise au contraire le mail ou le MMS, en dialogue asynchrone…

Enfin, le numérique a été la source d’un changement que Serge Guérin qualifie « d’assez extraordinaire » et qu’il a pu constater lors de ses enquêtes en entreprise : la réciprocité de l’enseignement. L’idée que l’ancien détient un savoir qu’il doit transmettre aux jeunes apprentis, notamment dans l’artisanat, n’est pas neuve. Mais dès lors que les organisations reconnaissent qu’à l’inverse, les jeunes peuvent apporter beaucoup grâce à leur maîtrise des nouvelles technologies, cette idée prend une dimension nouvelle, cette fois réciproque :

Au sein des entreprises, les plus âgés ont désormais conscience de tout ce que les plus jeunes peuvent leur apporter en termes d’usages de l’Internet, de la data mobile ou des réseaux sociaux. Accepter cette réalité, et permettre aux jeunes de transmettre ce savoir opérationnel à leurs aînés, apporte beaucoup. Ces jeunes se sentent valorisés. Et du même coup, ils acceptent d’autant mieux et ils sont d’autant plus demandeurs d’un accompagnement des plus anciens. Bien plus forte qu’il y a quarante ou même vingt ans, cette réciprocité des enseignements met de la fluidité dans les relations. Chacun ayant gagné en légitimité aux yeux de ses pairs, elle permet à tous de mieux respecter l’autre, qu’ils soient d’un âge ou même d’une culture et d’un milieu social différents.

Cette réciprocité, explique le sociologue, est au cœur non seulement de ce qu’il appelle «la nouvelle société des seniors» mais d’un enjeu de civilisation : comprendre que nous sommes tous des «fragiles en puissance». Et donc agir pour une « société plus douce », adaptée à tous. Une société de désirs et de création, intergénérationnelle, dont le numérique serait l’un des moteurs essentiels.

Écouter notre entretien complet avec Serge Guérin

Qu’est-ce que «la nouvelle société des seniors» et comment se décline-t-elle sur le territoire des usages du nouveau monde numérique ? Entretien avec Serge Guérin sociologue, spécialiste des questions liées au vieillissement au sein de la société, à Paris en juillet 2013.

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