Serge Tisseron, les robots empathiques

Trop les aimer risque de nous transformer en machines

Dans son livre Le jour où mon robot m’aimera, justement sous-titré «Vers l’empathie artificielle», le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron nous alerte : si nous n’y prenons garde, nous n’aurons dans un futur proche que des «robots Nutella», qui nous flatterons pour mieux nous faire consommer. Nous risquons d’en devenir intolérants à toute contradiction et d’en perdre le goût de l’imprévisibilité, sel de nos si humaines relations sans lequel nous ne serions que des machines.

Les robots frappent à la porte de chez nous

20 juin 2015. Robot humanoïde d’un mètre vingt planté sur trois roues masquées par une base triangulaire, visage souriant et tablette tactile en guise de poitrine, Pepper est pour la première fois de sa toute jeune «existence» mis en vente auprès du grand public japonais. Et en une minute à peine, les mille unités proposées sur Internet sont vendues ! La machine coûte pourtant de l’ordre de 1400 euros, somme à laquelle il convient d’ajouter le pack d’assurance et les frais d’abonnement au cloud, histoire de mettre à jour la bête, faisant ainsi monter la note à presque 8000 euros sur trois ans.

Les robots frappent aujourd’hui à la porte de nos maisons. Au Japon, les industriels du secteur misent sur la perspective d’un robot domestique par foyer, et pourquoi pas après-demain chacun le sien dès la naissance : un par individu !

C’est bien pourquoi Tisseron affirme qu’il y a urgence à penser notre monde à venir avec ces drôles de machines. Urgence, parce qu’à l’instar de cette «cyberdépendance» que nous n’avons pas venu venir, et qui pourtant ravage bien des adultes et surtout adolescents de l’ère du smartphone et de la tablette, nous risquons demain une «robot dépendance» beaucoup plus intense. Et ce mal pourrait s’avérer d’autant plus difficile à combattre et à prévenir que les machines de demain seront pensées pour nous flatter et «nous caresser dans le sens du poil» en permanence : 

Les robots qui arrivent sur le marché pourront non seulement nous aider dans notre vie quotidienne, mais aussi nous faire la conversation en comprenant nos émotions et nos intentions, et nous répondre avec des intonations et des mimiques adaptées. Et très vite, à force de les fréquenter, nous risquons de penser qu’ils sont des compagnons bien plus agréables et faciles à vivre que les humains…

Un robot empathique ? Un «robot qui a du cœur» ?

Dès les premières pages de son livre Le jour où mon robot m’aimera, Tisseron cite la phrase utilisée dès sa conférence de presse de juin 2014 pour décrire Pepper par Masayoshi Son, patron milliardaire, visionnaire et mégalomane de Softbank, qui a racheté la société d’origine française Aldebaran Robotics en 2012 : «Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous présentons un robot qui a du cœur

Cette promesse, qui pourrait sembler folle, fait écho au programme européen d’intelligence artificielle Feelix Growing. Son slogan est : «Emotional robot has empathy», en français : «Un robot émotionnel a de l’empathie». Et pour cause : l’Intelligence artificielle fait peur et risque, dans notre quotidien, de nous donner le sentiment d’être des idiots. L’enjeu, pour les roboticiens, est donc de développer chez nos chers robots les programmes de l’empathie.

Sauf que «le sens de l’autre» ne s’improvise pas. Son premier étage, l’empathie affective ou émotionnelle, permet «d’identifier les émotions d’autrui et de les éprouver sans se confondre avec lui». Elle apparaît chez l’enfant vers un an. Son deuxième étage, l’empathie cognitive, désigne «l’aptitude à appréhender les croyances et les désirs d’autrui, puis, à partir de cette base, à imaginer ses intentions et à anticiper ses comportements.» Que les robots puissent intégrer via leurs programmes et grâce à leurs systèmes d’apprentissage ces deux premiers niveaux de l’empathie ? Difficile, mais possible pour les fabricants. Comment imaginer en revanche que les robots puissent accéder à ce que Tisseron appelle l’empathie altruiste ? Car chez l’être humain, les deux premières formes d’empathie «se lient vers l’âge de neuf ans pour produire la capacité de se mettre émotionnellement – et plus seulement intellectuellement – à la place de l’autre.» Et donc accepter en retour que «l’autre se mette à ma place», donc qu’il «ait les mêmes droits que moi». Pour le coup, le pari est intenable :

Lorsqu’on parle d’empathie pour un robot, c’est une empathie partielle, tronquée, à laquelle il manque l’essentiel de ce qui fait l’empathie chez l’être humain : le sens de la réciprocité et de la justice. (…) Ceux qui parlent d’empathie chez les robots ne pensent qu’à ces deux empathies : émotionnelle et cognitive, rien de plus. «Empathie artificielle», c’est en réalité un oxymore.

Et si le «robot qui a du cœur» était un piège ?

Dans l’un des moments forts de notre long entretien, accessible à la fois sous la forme d’un podcast son et d’un cahier PDF feuilletable, Serge Tisseron se met lui-même en scène lorsqu’il a tenté d’éteindre le robot Pepper : sa tête s’est effondrée, comme s’il venait d’être poignardé en plein cœur et de mourir, victime d’une crise cardiaque. Tout, en effet, semble fait afin de dissuader le possesseur de la machine de la débrancher, et ce pour une raison commerciale : l’efficacité de la collecte de données personnelles, bien plus forte dès lors que le robot reste allumé en permanence. Et pour cause :

Avec leurs grands yeux et leurs grandes oreilles, les robots vont pouvoir capturer et transmettre un nombre beaucoup plus important de nos données personnelles que tous nos écrans actuels. Un robot installé chez moi continuera à fonctionner 24 heures sur 24 et communiquera au fabricant non seulement ce que je demande au robot, mais tout ce que je dirai à quelqu’un dans l’intimité de mon appartement en sa présence, et tout ce que je ferai avec lui. Il faudra s’habituer au fait que les robots seront, je n’en doute pas, d’excellents amis, mais qu’ils seront aussi en même temps de formidables mouchards, d’autant plus que nous aurons tôt fait d’oublier leur présence.

Un ersatz d’humain, un objet complet et une image parfaite

Comme l’écrit Tisseron dans son livre :

Le problème est moins celui de savoir si le robot aura un jour une “vraie intelligence” ou de “vraies émotions”, que celui de comprendre pourquoi nous serons si facilement enclin à lui en attribuer.

Première réponse que nous avons d’ores et déjà éclairée : parce que le robot est un ersatz d’humain ou d’animal, soi-disant empathique, conçu pour nous séduire et nous flatter en permanence. Deuxième réponse : car à l’instar du smartphone, il s’agit d’un objet complet, à la fois esclave, témoin, complice et partenaire de l’humain qui le possède. Troisième réponse : parce que nous allons faire de lui notre image de rêve, avec tout ce que l’image suppose d’ambivalence, de nostalgie, de rêveries et de leurres possibles ; il sera, selon nos désirs, l’habit, la physionomie et la personnalité que nous lui donnerons, notre toutou idéal, notre Terminator aux ordres ou notre grand-mère ressuscitée…

Plaidoyer pour des robots «humanisants»

La démarche lucide de Serge Tisseron est intéressante, mais délicate à tenir. Côté pile, son propos déplaît aux idolâtres de la technologie et de l’économie numérique, qui ne supportent pas sa critique plutôt féroce de la dérive manipulatoire de la robotique domestique. Côté face, il reste perçu par les critiques radicaux de la technoscience et de notre nouveau monde technologique tel un «acceptologue du numérique». Autrement dit : une sorte de réformiste, certes critique, mais de façon raisonnée, refusant de détruire purement et simplement dans un immense autodafé capteurs et puces électroniques, smartphones, tablettes, «robjets» et bien sûr robots.

C’est sous ce regard qu’il faut comprendre son injonction au débat sur les «robots que nous voulons» ainsi que sa proposition de «robots humanisants», programmés non pour satisfaire notre ego et nos moindres désirs de bons consommateurs capitalistes, mais «pour encourager les humains à établir des liens entre eux, les aider à entrer en contact les uns avec les autres, à créer des solidarités, à respecter les valeurs d’égalité entre tous les hommes».

Serait-ce envisageable d’avoir demain des robots – comme d’ailleurs des puces tout et partout – sans façonner «l’homme sans qualité» de Musil ou le «dernier homme» de Nietzsche ? Le psychiatre et psychanalyste se berce-t-il d’illusions quant à cette possibilité ? Peut-être. Mais à Culture Mobile, nous préférons lutter avec Tisseron contre notre devenir machine et chercher à influencer l’évolution technologique pour qu’elle favorise l’humanisation de tous les hommes, au risque de nous tromper avec lui s’il s’avère qu’il se trompe, plutôt que de prôner un hypothétique retour à un passé idéalisé, débarrassé des nouvelles technologies au nom d’une juste dénonciation de la tyrannie que nous préparent, si nous n’y prenons pas garde, les Big data et la marchandisation du monde. Ce n’est qu’un début…

Ecouter notre entretien complet avec Serge Tisseron.

Avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, une grande discussion, claire et construite, sur les nouvelles tendances de la robotique et les dangers qui nous guettent en la matière, lorsque les robots seront partout, et en particulier dans nos intérieurs – ce qui ne saurait tarder.

Durée : 55mn Télécharger
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