Valérie Peugeot, l’avenir en communs

La renaissance par le net d’une alternative au marché et à l’Etat

Communs, biens communs, domaine commun public, domaine commun informationnel, communs de la connaissance, etc. : ces mots et expressions dessinent l’ébauche d’un modèle de société alternatif au tout Etat et au tout marché. Un modèle en devenir, qui vit aujourd’hui dans le numérique via des sites collaboratifs comme OpenStreetMap, le logiciel libre et bien des communautés du Net. Un modèle venant de loin, au moins des communs historiques du Moyen Âge, et qui pourrait dans les années futures aller plus loin encore, au-delà du monde digital. Un modèle dont nous parle Valérie Peugeot.

Bien plus qu’une idée : une vie en communs

Communs ? Le mot sonne comme une abstraction. Une réponse un peu floue à la recherche éperdue d’une voie rejetant, et la litanie modernisatrice de l’ultra libéralisme, et l’illusion d’un remix de l’hymne des nationalisations. D’un chemin s’opposant, et à la marchandisation de tout et son contraire, et à la mise sous tutelle administrative de notre quotidien. Au mieux, sur un versant plus positif du terme, le quidam pense à l’idée de «mise en commun», donc à cette notion de «partage» qu’ont galvaudées les plateformes de l’économie dite collaborative. Mais peu d’images concrètes lui viennent en tête.

Il suffit pourtant de visiter a posteriori le site du festival Le Temps des communs d’octobre dernier dans sept pays francophones, dont des dizaines de villes françaises, pour constater à quel point les communs vivent désormais de mille feux, digitaux ou non, partout dans le monde, et en particulier dans ce qu’on appelle en France les «territoires».

Prenez la page Brest en communs 2015 : le programme. Il y est question, en vrac : de «modifier Wikipédia et Wiki Brest» ; de la Codeweek organisée par la Maison du Libre et les Petits Hackers ; de Réplicant, «système d’exploitation libre pour smartphones» ; d’un «atelier cuisine à destination des parents pour se partager des recettes de petits pots pour bébés» ; de Cabas des champs, «groupement d’achats alimentaire solidaire et participatif» du quartier de Kerourien ; des Chats cosmiques et de leur «projet de médiathèque numérique libre qui se décline sur tous les tons et se propose de partager avec les amateurs brestois intéressés un atelier de construction de Box pour qu’ils puissent repartir avec» ; d’un festival intergalactique de l’image alternative piloté par Canal Ti Zef avec «Kino Cabaret, projections de films en Creative Commons, téléchargement de films, initiation au sous-titrage»; de balades en vélo dans des «jardins partagés vus comme des communs» ; de l’Oufipo ou Ouvroir de finistérités potentielles, «bibliothèque sonore» et «cabinet de curiosités où l’on viendrait piocher ce que l’on ne soupçonnerait pas forcément», etc.

De la vitalité des communs du numérique

Présidente de l’association Vecam, et à ce titre copilote du festival Le Temps de communs, Valérie Peugeot donne tout naturellement l’exemple de Wiki Brest pour illustrer la vitalité des communs dans le nouveau monde digital : 

Au-delà du logiciel libre ou de Wikipédia, Il y plein de petits wikis qui fonctionnent à l’échelle d’un territoire. Wiki Brest, par exemple, permet à tous les habitants du pays de Brest de poster des informations sur leur territoire, qui est ainsi mis en valeur au travers d’un regard porté par les habitants eux-mêmes au lieu que ce soit celui d’une institution ou d’une agence de communication.

Symbole parmi d’autres de la renaissance des communs, ce site Web collaboratif organise le partage d’une ressource, en l’occurrence les connaissances du «patrimoine et du vivre ensemble» du pays de Brest ; il réunit une communauté d’habitants, d’amoureux et de connaisseurs de ce coin de Bretagne ; enfin, il respecte des règles de gouvernance bien établies, acceptées par tous les acteurs du wiki.

Une ressource, une communauté, une gouvernance : tels sont selon Valérie Peugeot les trois socles de tous communs.

Complémentarité ou opposition aux logiques propriétaires ?

Dans notre vidéo et notre longue interview en podcast son ou en cahier PDF feuilletable, la chercheuse des Orange Labs insiste sur la complémentarité fondamentale entre les communs d’une part, le marché ou la puissance publique d’autre part. Ce que l’exemple de Wiki Brest démontre d’ailleurs très bien.

Les communs, en effet, laissent la main aux citoyens. Côté pile, ils ne cherchent pas à les réduire au rôle de clients ou de consommateurs, juste bons à sortir leur porte-monnaie au nom de leur intérêt personnel. Côté face, ils ne les déresponsabilisent pas comme bien des caricatures dudit service public. Ces communs, que l’on croyait enterrés par la révolution industrielle et le système de propriété bourgeois, peuvent donc être l’une des multiples formes de réponses aux dérives, et du capitalisme, et de l’étatisme.

Si elle pourfend cette dérive de la spéculation, notamment immobilière, Valérie Peugeot se garde bien d’opposer frontalement les communs aux logiques propriétaires, et de l’Etat, et du marché. Sauf qu’aujourd’hui, force est de constater la vigueur de l’opposition aux communs de ceux que le chercheur Hervé Le Crosnier nomme, dans son livre En communs (C&F Editions, 2015), les «intégristes de la propriété intellectuelle», et plus largement de grandes entreprises qui défendent les brevets et leur toute puissance, de Concarneau à Tokyo.

Ainsi du rejet par les industries culturelles de toute institutionnalisation du statut juridique des communs, telle qu’elle était par exemple prévue dans les premières versions du «projet de loi pour une République numérique» (qui devrait être discuté début 2016), via ce que ce projet de loi appelait alors – dans feu son article 8 – le «domaine commun informationnel».

Or défendre ce «domaine commun informationnel» est d’autant plus justifiée aujourd’hui que le Web et plus largement Internet fonctionnent comme des biens communs, leurs protocoles majeurs étant libres et ouverts. C’est d’ailleurs pour préserver et pourquoi pas développer cette logique que d’aucuns, d’un bout à l’autre de la planète, se battent pour défendre la neutralité du Net. Mais les principes à la base de ce statut du réseau des réseaux, qui sont ceux des communs, se heurtent aujourd’hui aux réflexes propriétaires des grands lobbies commerciaux, qui tentent de reconstruire des enclosures au cœur du World Wide Web, de bloquer la libre circulation des cultures et des savoirs sur la Toile. Et lorsque les enjeux se déplacent des vastes espaces digitaux à la terre et aux réalités de notre monde physique, l’opposition s’avère plus féroce encore…

Un exemple de combat : la Ferme des Bouillons

Symbole parmi d’autres des conflits parfois violents entre la philosophie des communs et la logique propriétaire, qui reste malheureusement privilégiée par notre droit : la Ferme des Bouillons, à Mont-Saint-Aignan sur les hauteurs de Rouen. Au départ, il y a le rachat d’une ferme en parfait état par le groupe Auchan, en janvier 2012, et sa volonté de la détruire pour construire sur le terrain un supermarché de plus. Très vite, des habitants mais aussi des agriculteurs se mobilisent pour sauver la ferme. En décembre 2012, ils l’occupent et la font vivre selon les principes des communs, comme l’explique Valérie Peugeot :

Ils y développent une agriculture douce, à proximité de la ville, de manière à développer un circuit alimentaire court. Peu à peu, le lieu devient une ferme modèle, répondant aux objectifs du développement durable et participant d’une reconquête par les habitants de Rouen d’une nourriture de qualité. S’y développe également une vie culturelle, avec notamment un petit festival. En toute logique, les acteurs de la ferme affirment leur désir de racheter collectivement le terrain au groupe Auchan. Sauf que celui-ci ne veut rien entendre et télécommande l’expulsion des occupants par des CRS, le 19 août 2015.

Dans cette affaire, la mairie a d’abord soutenu Auchan. Mais sa couleur politique change à la faveur des élections municipales de 2013, et «la commune de Mont-Saint-Aignan, qui s’est rangée aux arguments des défenseurs de la ferme, modifie le Plan Local d’Urbanisme et consacre le site “Zone Naturelle Protégée”, y interdisant toute construction.» Mais le pouvoir n’en reste pas moins entre les mains du propriétaire. Et ce d’autant que l’organisme public qui aurait pu changer la donne, la Safer, Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, pourtant en charge de protéger les terrains agricoles, ne soutient pas le projet de rachat collectif, et n’exerce pas son droit de préemption lorsque Auchan décide en 2015 de vendre son terrain à une Société civile immobilière.

Le procès ouvert au tribunal de Rouen le 9 décembre 2015, dont le jugement sur la «légalité de l’expulsion de la Ferme des Bouillons» a été rendu en faveur du groupe Auchan le 12 janvier 2016, traduit pour le coup l’opposition entre deux philosophies politiques : celle, dominante, qui privilégie la propriété et facilite la spéculation, notamment foncière ; et l’autre, héritière des communs historiques et portée par les communs de la connaissance, qui donne la priorité au partage, aux désirs et pratiques des usagers sur le terrain. Force est de constater, à la lumière du conflit de la Ferme des Bouillons, que la puissance publique s’aligne encore trop souvent, au nom du droit ou du dynamisme économique, sur le pire plutôt que sur le meilleur des logiques de marché.

Pour une «société de la connaissance» plutôt qu’une «économie de la connaissance»

Plutôt qu’une «économie de connaissance», qui «veut transformer tous les savoirs en marchandises et installer des modèles financiers dans les pratiques culturelles et scientifiques», Hervé Le Crosnier défend une «société de la connaissance» à l’échelle mondiale, «partagée, équitable et capable de répondre aux grandes crises que connaît notre planète mondialisée» (En Communs, C&F Editions, page 235).

Qu’il s’agisse de terres agricoles ou de neutralité du Net, ce combat n’est autre que celui des communs. Encore très inégal, il se joue bien souvent devant des tribunaux ou dans des débats difficiles avec un législateur sous la pression de lobbies commerciaux. Il suppose tout autant de la conviction et de la pugnacité que cette pédagogie et cette faculté de négociation politique dont Valérie Peugeot a fait preuve jusqu’à fin décembre 2015, en tant que vice-présidente du Conseil national du numérique.

Par Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

Écouter notre entretien complet avec Valérie Peugeot

Une grande discussion avec Valérie Peugeot, chercheuse, pour comprendre ce que sont les communs et les enjeux qu’ils représentent aujourd’hui, dans le monde digital et au-delà.

Durée : 55mn Télécharger
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