Yves Citton, l’écologie de l’attention

Entre les pièges des médias et les opportunités du Big data

Dans une économie de l’abondance comme celle qui naît du numérique, la rareté ne se situe plus dans l’offre de biens, mais dans le temps que chacun est à même d’accorder à ce qui sollicite son attention. Au-delà de la consommation de médias, les objets connectés et le Big data transforment les gestes du quotidien en nouvelles cibles pour les prédateurs de l’économie de l’attention comme Google ou Facebook. D’où l’urgence de bâtir non une économie, mais une écologie de l’attention, empathique, tournée vers l’autre et consciente de ses environnements. Une écologie qu’appelle de ses vœux l’archéologue des médias Yves Citton.

Todd et son Qui est Charlie ?... Un parfait exemple de création médiatique de l’attention

Pour comprendre la nature et le fonctionnement de l’économie de l’attention, le plus simple est de s’intéresser aux essais qui font grand bruit dans les médias, et partant, dans nos chaumières.

Illustration de mai 2015 : le Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse (Seuil) d’Emmanuel Todd semble plus décrié qu’applaudi, son analyse cartographique des manifestations du 10 et du 11 janvier 2015 étant critiquée par bien des chercheurs pour ses amalgames voire ses outrances. Et pourtant, en ce mois de mai, ce sociologue du dimanche est omniprésent dans la presse, les radios et les télévisions. Là est son exploit : moins dans la qualité de son ouvrage, que dans la façon dont sa question basique, son renversement de l’unanimisme de l’après Charlie et sa thèse spectaculaire sur le «catholicisme zombie» des manifestants l’ont rendu terriblement «bankable» aux yeux de ces gestionnaires de l’économie de l’attention que sont les médias et leurs petites et grandes succursales de la Toile.

Le livre provocateur voire manipulatoire de Todd est devenu un point référence, centre de toutes nos attentions médiatiques, aimantant regards et conversations, des (vrais) bistrots du coin à leurs versions Internet en passant par l’audiovisuel public et privé. Et c’est pourquoi il se vend mille fois mieux que les dizaines d’ouvrages plus solides sortis au même moment sur des sujets connexes.

L’attention est un phénomène collectif

L’une des grandes vertus du livre de Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, est de montrer à quel point l’attention est un phénomène collectif autant qu’individuel : d’abord à cause de ces envoûtements médiatiques dont l’ouvrage caricatural de Todd est un bel exemple ; ensuite parce que l’attention est bien souvent «conjointe». Autrement dit : j’ai d’autant plus envie de prêter attention à tels propos que d’autres l’écoutent, ou à telle œuvre que d’autres la regardent.

Ainsi formulé, ce constat d’une attention conjointe concerne tout autant les médias que le spectacle et la salle de classe où l’attention est partagée entre tous les participants. Sauf que l’archéologue de nos temps présents réserve ce terme d’attention conjointe à des situations de visu, ou du moins de proximité réelle via des systèmes tel Skype, et qu’il préfère parler d’attention collective à propos de ces envoûtements qui structurent le storytelling de nos sociétés médiatiques et connectées.

Les mécanismes de l’attention sont complexes

L’attention est aussi individuelle, cela coule de source, mais selon des gammes plus complexes que ne le laisserait supposer une analyse psychologique ras des pâquerettes.

L’attention, en particulier, ne s’oppose pas à la distraction, qui serait plutôt de l’ordre du leurre ou du discours d’autorité :

Le reproche de distraction, par exemple des professeurs vis-à-vis des élèves qui seraient trop dissipés, ne cache pas un défaut de concentration, mais un manque de concentration vis-à-vis de ce à quoi ces enseignants voudraient que les élèves en question soient attentifs. Ce qu’on appelle distraction est souvent une attention rebelle, indisciplinée. Accuser l’autre d’être distrait, c’est une façon d’imposer son pouvoir dès lors que celui-ci est menacé, et donc au final tenter d’imposer une redistribution de l’attention en sa faveur.

L’attention, par ailleurs, n’est jamais entièrement focalisée sur un unique objet. Même dans une fête, alors que vous vous sentez totalement pris dans une discussion, vous sentez telle odeur de fumée, ou vous captez derrière vous votre nom, prononcé par un quidam. C’est ce qu’on appelle «l’effet cocktail party» ; selon Citton, il démontre la permanence d’une sensibilité à notre environnement, même masquée.

Des médias aux Big data : la captation de l’attention

Or l’économie de l’attention réduit cette même attention à ce que ses dispositifs sont à même de capter et in fine de rendre compatibles avec le système marchand :

Ces dispositifs mesurent et, de ce fait, homogénéisent des types d’attention très hétérogènes, effectivement de la lecture d’un journal à une vidéo sur YouTube ou désormais au ménage en mode connecté via un aspirateur Roomba. Mais surtout, ils donnent une valeur opérationnelle comparable à toutes ces attentions pourtant disparates

Autrement dit, il y a quelque chose de l’ordre de l’appauvrissement de nos multiples attentions dans ces systèmes qui deviennent de plus en plus fins à l’ère digitale :

De la même façon que l’argent a permis de tout acheter via le même filtre, l’audimat, PageRank de Google et l’ensemble des systèmes de traçage de notre époque du tout connecté homogénéisent voire unifient cette mesure de toutes les attentions afin de les rendre monnayables

Agrégeant, sélectionnant pour nous dans la masse quasiment infinie des données ce qui correspond le mieux à notre requête, le moteur de recherche opère une tâche essentielle à notre acquisition de savoir. Mais que se passe-t-il dès lors que sont filtrées, analysées et orientées nos quêtes d’information via les médias au plus grand bénéfice de produits immédiats comme Koh Lanta sur TF1 ou le livre de Todd, mais que sont manipulés de la même façon tous nos choix de vie au travers d’une myriade d’applications, de puces et de capteurs ? Car ces applications et puces discrètes sont d’autant plus sournoises qu’elles sont appelées à quitter le repère de nos écrans pour investir le four, le frigo, la machine à laver, le volant de la voiture, la porte du bureau, le bouton de chemise, la lampe du lit ou encore les couches de bébé…

Cette colonisation toute nouvelle de notre espace quotidien par l’Internet des objets risque d’étendre demain le champ de cette économie de l’attention. C’est toutefois d’une autre économie de l’attention qu’il s’agit ici, une économie de l’attention algorithmique : la vraie nouveauté de notre époque, ce me semble être l’écriture automatique de nos comportements qui dédouble automatiquement ce que nous faisons, écrivons, disons, voire pensons et désirons, en inscrivant des traces numériques fournissant la masse énorme des Big data.

De Multitudes à l’ambiguïté écologique des Big data

Au cœur de la démarche de Yves Citton se niche le paradoxe d’une aspiration profonde à la politique au sens dépollué du terme, de gauche dans son essence, foncièrement écologiste, et d’un scepticisme tout aussi fort, d’un doute métaphysique que l’on pourrait qualifier de spinoziste. De là l’importance, pour lui, des conversations, qui se doivent selon ses lubies d’être aussi paisibles sur la forme que diverses et contradictoires sur le fond. Conversations avec la diversité des acteurs de la revue Multitudes (dont je suis l’un des membres), et en particulier ses deux codirecteurs de la rédaction, d’abord l’économiste hétérodoxe Yann Moulier Boutang, mais aussi Anne Querrien pour sa sensibilité à la fois écologiste, sociale et humaniste. Conversations, aussi, avec ses élèves, ses adversaires, ses rencontres inopinées ou plus largement avec l’inconnu et «l’à venir»…

Le terme de Big data, par exemple, n’était guère présent lors de notre première discussion. Puis il a pris de l’importance. Car la pensée de Yves Citton, amie de la complexité au sens d’Edgar Morin, n’est jamais statique. Rien qu’entre ses deux livres sur l’attention et notre discussion, puis le décryptage de l’entretien et sa révision écrite en cahier dédiée ci-dessous, devenue un vrai petit livre manifeste à force de précisions et de nouvelles idées au fil de nos échanges, le spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle à considérablement fait évoluer sa vision. Et elle risque d’être encore enrichie lorsque sera publiée la présente rubrique.

Ainsi m’a-t-il surpris en dévoilant le potentiel positif de ces Big data dont je pensais bêtement qu’il ne verrait que puissance de destruction. Car les Big data, explique-t-il, pourraient concrétiser demain des objets abstraits comme le réchauffement climatique ou les radiations du plutonium sur la terre grâce une «attention appareillée, machinisée, désubjectivée, collective, parfaitement inédite».

Pourquoi les Big data seraient-elles en effet utilisées au profit exclusif des prédateurs de l’économie de l’attention ? Pourquoi ne pourraient-elles pas nous aider bien au contraire à prendre conscience, donc à préserver et développer notre environnement plutôt qu’à le détruire encore et toujours par inconscience ou inconsistance ? Parce que l’écologie selon Yves Citton est fille de tous les possibles. De toutes les opportunités. Et qu’elle se décline autant dans nos capacités à réorienter nos attentions au quotidien par des astuces et la création de situations, que dans la nécessité plus globale d’une transformation qui pourrait se saisir, pour le meilleur et non pour le pire, de ces Big data au premier abord si diaboliques.

Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

Écouter notre entretien complet avec Yves Citton.

Une libre discussion avec Yves Citton, théoricien de la littérature et penseur, qui plonge dans les racines multiples de la notion d’attention pour mieux mesurer l’importance toute contemporaine de nous en saisir aujourd’hui, au-delà des médias, pour notre environnement dans tous les sens du terme.

Durée : 70mn Télécharger
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