Shu Lea Cheang, prêtresse de l’art total
Shu Lea Cheang, artiste et réalisatrice qui détourne les médias, vous embarque dans des fictions participatives dont vous ne reviendrez pas indemnes.

Shu Lea Cheang, l’art du réseau au féminin singulier

Ses installations et performances participatives sont des fictions sur la société numérique de demain

Avant-gardiste, perfectionniste jusqu’au bout du clavier, Shu Lea Cheang conçoit des installations et des performances participatives centrées sur les réseaux et les médias depuis trois décennies. Sa grande fantaisie, c’est de combiner réseaux de communication – TV, cinéma, internet, téléphone – et interfaces ludiques pour que le public entre littéralement dans ses narrations politico-futuristes, et qu’il partage ainsi ses questionnements voire sa vision critique de la société numérique.

Shu Lea Cheang appartient à la catégorie des «médias artistes», née vers la fin des années 1980 avec le croisement de la vidéo et de l’informatique, puis du multimédia et des réseaux. De ces artistes qui expérimentent, bidouillent, analysent, déconstruisent et plient à leurs désirs de création et parfois de subversion ce qu’on a appelé les «new medias».

Mobi Opéra : une œuvre participative via le mobile

Prenons l’exemple de Mobi Opera, un opéra feuilleton collectif, constitué par une succession de courtes séquences vidéo filmées avec des téléphones mobiles et uploadées sur le site prévu à cet effet. Shu Lea Cheang a invité les participants du Festival de Films Sundance à composer ensemble cet opéra d’un nouveau genre. Au programme des sept jours/nuits de performance : réunions quotidiennes de castings, écriture à plusieurs d’un scénario situé dans le décor du Festival, tournage et...une ultime soirée live MobiSlam réunissant tous les acteurs et auteurs. Le résultat, consultable en temps réel au fil de la semaine des événements en 2007, et aujourd’hui archivé sous forme d’une longue time line, est riche et surprenant.


La time line du Mobi Opera, réalisé lors du Film Festival Sundance en 2007 (Cliquez sur l'image).

Cette réalisation est caractéristique de la façon dont Shu Lea Cheang utilise média et outils technologiques : elle amplifie certaines de leurs fonctionnalités, les détourne parfois de leurs fonctions d’origine et les intègre dans un dispositif qu’elle offre aux utilisateurs participants pour créer et apprécier ensemble le résultat de leur création. Mobi Opera pose également, en filigrane, une question qu’on retrouve dans d’autres réalisations : celle du ou des auteurs de tels «films» ou «opéras», et de la propriété de ces créations collectives et cumulatives.

Œuvres-fictions plurimédias et specta(c)teurs

Shu Lea Cheang se définit elle-même comme conceptualiste, réalisatrice, performeuse et artiste du réseau. Ses œuvres sont atypiques, éclectiques, surprenantes et parfois complexes à décrypter. Son imaginaire puise son inspiration à celui de grands auteurs de science-fiction comme Philip K. Dick ou Ryu Murakami. En trente ans, cette femme du monde d’origine taïwanaise a signé plusieurs dizaines de films, d’installations et de performances, des œuvres hybrides mélangeant allègrement vidéo, informatique, Internet et réseaux, systèmes interactifs, design, etc.

Ces créations ont comme point commun leur caractère participatif ou plus exactement collaboratif. Le public n’y est pas considéré comme spectateur/visiteur/utilisateur passif. Il devient acteur, sujet et parfois même objet ou interface. Il est partie agissante de l’œuvre et doit «travailler» en commun pour la faire exister. L’intention de Shu Lea Cheang est bien sûr de l’amener à réfléchir sur le dispositif et l’histoire qui lui sont proposés, sur la société en général et le monde numérique en particulier. Son art, à la fois ludique, fantasmatique et politique, propose, par le biais de jeux apparemment anodins, une autre lecture et une appréhension, plus ouverte, du monde.

Teaser de U.K.I. viral performance LIVE CODE LIVE SPAM à ElectroPixel2012, Nantes.

Dès ses débuts à New York dans les années 1980, Shu Lea Cheang s’empare de et digère les innovations technologiques : la vidéo numérique, l’ordinateur, ses mémoires et ses périphériques, Internet, le mobile, le Web, ses streams radios et ses réseaux sociaux. Elle marie et détourne ces outils, incitant le public à expérimenter activement et collectivement ses fictions. En sollicitant l’imaginaire, elle sème en chacun la graine de la réflexion critique, sur le sens de ces nouveautés technologiques, sur ce qu’est l’interaction et la participation, mais aussi sur les statuts multiples de l’individu lorsqu’il s’extrait des codes du genre ou des injonctions de la société des loisirs et de la consommation.

En 1998, avec Brandon, l’une des premières Web fiction jamais réalisée, commandée et présentée au Guggenheim Museum et qu’elle mettra un an à réaliser, elle explore les possibilités de l’hypertexte pour élaborer collectivement une fiction inspirée de l’histoire vraie d’un transsexuel assassiné. L’expérience acquise va nourrir un autre projet de film cette fois-ci : IKU. Effets graphiques, bande son et personnages déjantés, androïdes et terminaux portables pour récolter les données des orgasmes («iku» en japonais) de l’humanité, le tout orchestré par la Genom Corporation, une multinationale qui se rêve en Big Brother : tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce long métrage un film culte du petit panthéon de la science-fiction cyberpunk.


Brandon, présentée au Guggenheim Museum en 1998-1999.

A partir de 2001, Shu Lea Cheang délaisse un peu le film et les questions de genre, pour se consacrer au travail sur le son, l’interactivité et la mise en espace, autour d’un autre de ses thèmes favoris : la volonté de puissance des technosciences, et en particulier des biosciences qui font à l’époque la Une des médias. Elle se lance dans un grand projet qui va l’occuper, par intermittence et au fil des sponsors et résidences publiques ou privées, jusqu’en 2012. Locker Baby Project est inspiré du roman de science-fiction écrit en 1980 par Ryu Murakami Coin Locker Babies (en français Les Bébés de la consigne automatique). Il s’agit d’un tryptique, une trilogie d’installations sonores et participatives : Baby Play (2001), Baby Love (2005) et Baby Work (2012). Là encore, comme le montre notre diaporama, elle croise imaginaire de science-fiction, Internet et réseaux, capteurs et systèmes audio, et assigne au public le rôle d’inter-acteur, voire d’interface…

Déchets, compostage, semences, ou le Grand jeu de la vie

Autre thème récurrent dans le travail de Shu Lea Cheang : les déchets sous lesquels la société de consommation et les humains ensevelissent peu à peu la planète, et plus précisément le lien entre déchets, communauté et réseaux. Son premier long métrage Fresh Kill (1994) évoquait déjà la question de la vie dans un environnement saturé de déjections industrielles.

Pour l’installation Baby Work, elle met directement en scène un monticule de déchets électroniques (des claviers d’ordinateurs), ces fameux DEEE produits par les industries des TIC (Lire notre dossier Recyclage). Ce qu’elle veut montrer ou suggérer ? Comment, délocalisés notamment en Chine ou en Asie, ils polluent les organismes des femmes et des enfants qui vivent dans ou à proximité de décharges géantes et qu’on fait travailler à leur «recyclage».

Déchets et réseau sont également présents dans l’une de ses œuvres plus récentes, Composting the Net/Composting the City, qui s’intéresse au processus de fermentation et de dégénération des résidus issus de nos surconsommations quotidiennes. Les déchets alimentaires et corporels sont mis en parallèle avec ceux générés par la production, excessive, de contenus Internet qui sont eux aussi à peine mâchés et aussitôt jetés. Grâce à un dispositif sophistiqué de capteurs, elle capte l’énergie des uns pour nourrir le compostage des autres. Shu Lea Cheang est également à l’initiative du collectif d’artistes Greenrush qui travaille en réseau sur le compostage, la culture des jardins, le partage de la nourriture et la réflexion autour du green business.

La Graine et Le Compost : projet réalisé à la Gaité Lyrique en 2012 par les collectifs d’artistes Refarm the city (Barcelone) et Greenrush (Paris), qui ont imaginé un écosystème mobile d’échange de graines et de compost, basé sur des rencontres et une interface de smartphone géolocalisée.

Nous vous proposons de découvrir quatre des œuvres de Shu Lea Cheang dans notre diaporama commenté...

Toutes les images de l’article sont © Shu Lea Cheang, sauf autre mention.

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