La saga du livre numérique

1971-2013, la saga du livre numérique

Une lente révolution inséparable de l’histoire de l’Internet

Nous sommes en 2013. À peine quinze années nous séparent de la mise sur le marché des tout premiers appareils dédiés à la lecture numérique, le Rocket eBook et le Softbook Reader, et cela nous semble si lointain. Comme le dit la chanson : «l’iPad est passé par là». C’était en 2010, à peine hier... Et on nous annonce aujourd’hui des tablettes aussi minces qu’une feuille de papier. Mais s’agira-t-il encore de tablettes ? Quid alors de l’iPad et de ses concurrents ? Et les liseuses, les Kindles, Sony Readers, Nooks et autres Kobos ? Sont-elles vouées à disparaître ?... Nous en sommes là. Avec nos questions.

Le marché français décolle enfin !

En 2011, une étude mondiale menée par la société de conseil A.T. Kearney soulignait le retard du marché français des ebooks : seulement 0,5% des ventes de livres au total, contre 7% au Royaume-Uni et 20% aux Etats-Unis… Le livre numérique semble pourtant prendre enfin son envol en France.

Des études indiquent en effet que le marché des appareils de lecture est en plein essor et prédisent des taux de croissance à deux, voire à trois chiffres. Selon l’institut GfK, la vente des livres numériques s’élèveraient à 21 millions d’euros en 2012 et pourraient atteindre les 55 millions en 2015 (+162%). Xerfi, leader des études économiques sectorielles en France, envisage même une croissance cinq fois plus importante : 206 millions d’euros en 2015 !...

Selon le cabinet GfK, il devrait se vendre 3,4 millions de tablettes en 2013 en France, dont, bien sûr – succès mondial oblige – une majorité d’iPad. Près d’un tiers des foyers seraient ainsi équipés. Quant aux liseuses, les ventes sont passées de 145.000 en 2011 à 300.000 en 2012.

Vers l’âge du livre numérique ?

De fait, 14% des Français ont déjà lu en totalité ou en partie un livre numérique, ce qui représente le double par rapport à l’année 2011 : + 8 points...

Pour la première fois, et bien que cela reste encore insuffisant au niveau de l’offre globale numérisée, la plupart des éditeurs semblent prendre la mesure du bouleversement en cours et proposent leurs nouveautés aussi bien en version papier qu’en version numérique. «Jamais autant de livres français n’ont été numérisés que lors de cette rentrée littéraire 2012», confirme-t-on chez Amazon.

Un bémol cependant : alors que le prix des liseuses a considérablement baissé en quelques années, le prix de vente des ebooks en France demeure élevé et dissuasif pour le grand public. Comme le rappelle l’étude A.T. Kearney, le prix moyen d’un ebook est de 15€ en France, contre environ 10€ dans le monde – 9,3€ en Amérique du Nord... En France, aujourd’hui, un ebook coûte souvent plus cher qu’un livre de poche. Ce paradoxe hexagonal expliquerait, du moins en partie, le retard du marché français face au Royaume-Uni et surtout des États-Unis, premier marché mondial devant l’Asie (où se distingue la Corée), l’Europe occupant la troisième place...

Selon le résultat d’une projection à quatre ans réalisée par l’Idate, d’ici 2015, le marché du livre devrait baisser de 4% en France. A n’en pas douter, cette érosion du marché papier devrait accompagner le boom annoncé des livres numériques, surtout si le prix l’ebook baisse comme beaucoup d’acteurs le souhaitent.

Autre enjeu, et de taille, le succès des tablettes multitâches auprès du grand public va-t-il entraîner le tassement, voire l’effondrement des ventes des appareils spécifiquement dédiés à la lecture numérique ?... Et quelle incidence cela aura-t-il sur la lecture elle-même ? Le livre numérique, dont la pratique au fond se réfère pour une grande part à celle du livre imprimé, saura-t-il, pourra-t-il se transformer ? Et vers quoi ?...

Les liseuses face à la polyvalence des tablettes

Selon le cabinet d’étude Forrester Research, 140 millions de tablettes ont été vendues en 2012 à travers le monde et on devrait atteindre les 200 millions en 2013. Aux États-Unis, il s’est vendu 9 millions de liseuses en 2012, contre 15,5 millions d’unités en 2011. Et ce chiffre devrait continuer à baisser. Le cabinet d’analyse prévoit 7,5 millions de ventes en 2014...

Il semble bien que le confort de lecture offert par les appareils dédiés, principal argument de vente, ne fasse pas le poids face à la connectivité des tablettes multi-usages. Bien sûr, les gros lecteurs demeureront un public de choix pour le livre électronique ; en moyenne, les possesseurs de liseuses liraient 25 livres numériques par an, contre 14 livres pour les lecteurs de livre papiers… Mais il s’agit aujourd’hui de convaincre le public des tablettes, pour qui la simple transposition du livre tel qu’elle est proposée sur les readers n’est sans doute plus suffisante...

Le livre numérique se trouve à la croisée des chemins. Quelle forme prendra t-il ? Saura-t-il se métamorphoser pour séduire ce nouveau public pour qui la lecture devient une activité parmi d’autres, sinon marginale ?...


Répartition en pourcentages de la manière d’utiliser une tablette en France par l’institut Gfk, via Libérationoù l’on s’aperçoit que la lecture de livres arrive en dernière position.

De  la «poétique des objets» et du partage des livres numériques

Quoi qu’il en soit de l’économie du livre et plus particulièrement de celle du ebook, qui démarre à peine, l’histoire est en marche… Déjà, en janvier 2007, l’architecte et designer Pierre Schweitzer, concepteur du projet @folio, résumait en effet cette lente mais inéluctable révolution :

La chance qu’on a tous est de vivre là, ici et maintenant, cette transformation fantastique. Quand je suis né en 1963, les ordinateurs avaient comme mémoire quelques pages de caractères à peine. Aujourd’hui, mon baladeur de musique pourrait contenir des milliards de pages, une vraie bibliothèque de quartier. Demain, par l’effet conjugué de la loi de Moore et de l’omniprésence des réseaux, l’accès instantané aux œuvres et aux savoirs sera de mise. Le support de stockage lui-même n’aura plus beaucoup d’intérêt. Seules importeront les commodités fonctionnelles d’usage et la poétique de ces objets... 

En un peu plus de 40 ans, les supports de lecture numérique (de l’écran de nos ordinateurs aux tablettes actuelles), ont transformé radicalement notre manière de lire, d’agir et de penser... De «vivre» le livre, en un mot. Il suffit pour s’en convaincre de constater son impact au niveau de l’enseignement partout dans le monde, de la maternelle jusqu’à l’université. Sans oublier le phénomène des blogs, celui de l’autoédition ou encore le formidable impact de Wikipédia...

Pourtant, rappelons-le, et malgré la crise mondiale du secteur, le livre papier reste une «valeur d’échange» sans égale, notamment en France où l’attachement des lecteurs au livre imprimé est bien plus fort que dans le monde anglo-saxon... La question de la liberté d’échange du livre numérique (gratuitement, ou pas, à l’image du bouquin d’occasion) demeure plus que jamais d’actualité et constitue un frein réel pour son développement. Le lecteur «numérique» a-t-il des droits dans cette architecture qui se construit jour après jour ?... L’économie du livre numérique peut-elle faire face à ce challenge ?... Vaste question.

À l’occasion de l’ouverture du Salon du livre 2013 (porte de Versailles, du 22 au 25 mars), nous vous invitons à plonger dans l’histoire du livre numérique, de découvrir sous la forme d’une chronologie détaillée, forcément partielle et incomplète, quelques-uns des moments clés de cette aventure... Après tout, pour paraphraser le poète T. S. Eliot, «le temps futur est présent dans le temps passé, et inversement»... Bonne lecture ! Par Yvon Le Mignan

Découvrez en quatre chapitres, quelques-uns des moments clés de cette déjà longue histoire :

Et pour aller plus loin

 

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