Eloge des bandits du numérique

Eloge des bandits du numérique

Des fan fictions aux détournements de jeux vidéo

Sampling, blogs, fan fictions, vidéos d’amateurs, machinimas de jeux vidéo, «piratages» et autres manipulations via le numérique font évoluer la notion de culture. Le moteur de cette transformation ? La nécessité pour les jeunes générations de se réapproprier par un recyclage permanent les créations, les mots et les images du storytelling dominant et de son cocon de divertissements anesthésiants. Ce mouvement signifie-t-il une perte de valeur de la notion même de culture ou porte-t-il à l’inverse la promesse d’un nouveau type de démocratie culturelle ? Reprise d’un article paru en juin 2015 dans la revue Nectart.

2,4 milliards ? C’est le nombre de fois où a été vu sur YouTube le clip de Gangnam Style. À l’automne 2015, trois ans après sa discrète mise sur orbite par un chanteur coréen alors méconnu, dénommé Psy, ce score reste un record absolu. À voir et revoir les 4 minutes de cette vidéo «milliardaire», l’on pourrait se lamenter qu’un objet d’une telle vulgarité ait pu à ce point séduire la planète entière. De la culture, cette chanson ? Oui, mais à la condition de mettre au second plan la chose en tant que telle, et de décaler son regard pour analyser le phénomène et ses multiples avatars.

2 milliards de vues pour un clip grotesque… qui crée du lien !

La clé du succès hallucinant de Gangnam Style n’est pas sa musique de disco et de techno commerciale rabâchée, pas plus que le caractère drôle et gentiment macho de ses scènes comme de ses paroles infiniment creuses. Selon les mots du sociologue Michel Maffesoli, ce contenu d’une indigence patente n’a aucune importance, puisque tout tient à son « contenant »…

Mise en ligne le 15 juillet 2012, le clip officiel du titre Gangnam Style de Psy comptait 2 435 237 045 vues sur YouTube le 20 octobre 2015.

Le sésame de cette œuvre banale, c’est sa capacité à créer du lien. À susciter l’envie de la détourner, de l’utiliser pour ses fêtes en soirée, afin d’en rire à plusieurs ou de faire passer ses messages sans jamais se prendre au sérieux. La mesure de l’immense popularité de Gangnam Style, ce sont les dizaines de milliers de parodies que les internautes ont créées, notamment à partir de la «danse du cheval» de Psy ainsi que de la scène de l’ascenseur, moments d’anthologie grotesque de cette vidéo.

Car l’enjeu se situe là : dans ces détournements et la contagion virale désormais inséparables du clip. C’est bel et bien au cœur de cette esthétique relationnelle, du «faire» et du «transmettre» via les nouveaux outils du numérique, que se comprend la nature culturelle du clip. Et c’est peu dire qu’elle diffère fondamentalement de la grande Culture du ministre André Malraux, qui se suffisait à elle-même pour se distinguer ou s’enrichir l’âme il y a une cinquantaine d’années, ou même de la création culturelle bien plus éclectique dont Jack Lang fut le héraut sous l’ère Mitterrand.

Les dizaines de milliers de détournements de Gangnam Style

De fait, aujourd’hui, Gangnam Style se retrouve transformé sur la toile selon une variété inouïe de goûts et de couleurs, de genres et de techniques de piratage…

Certains pasticheurs montent des images du clip en mashup avec celles de Matrix, de Star Wars ou de Terminator, créant par exemple un combat absurde entre Néo et le chanteur allongé sur le sol d’un ascenseur sous un touriste du clip d’origine se dandinant de façon ridicule.

Insanely Funny Gangnam Style Compilation! Check out the funniest gangnam style videos! : une compilation de parodies de Gangnam Style utilisant la scène de l’ascenseur pour un remix de type cinématographique, de Matrix à Terminator en passant par Shining.

D’autres choisissent la farce politique : de l’Obama Style au Pyongyang Style, avec des images de grandes célébrations et défilés militaires de la Corée du Nord voisine et de son chef communiste Kim Jong-il.

Plus de 8 millions de vues pour Pyongyang Style, le détournement politique en mode Corée du Sud de Gangnam Style.

Il y a également les innombrables versions animalières, avec chats, chiens ou singes s’essayant à la «danse du cheval» de Psy.

Il y a les machinimas, remixes de Gangnam Style tripatouillés grâce au matériel de tournage intégré de jeux vidéo comme GTA IV ou Minecraft et ses Lego…

Très fort : le machinima créé à partir du jeu vidéo Halo 4, Spartan Style dont le titre complet est, sur YouTube, TeamHeadKick Music Videos - Halo 4 "Spartan Style" Gangnam Style Parody (Music Video).

Il y a les internautes qui se filment chez eux via leur webcam avec une guitare, un clavier ou leur danse du ventre ; les compagnies de spectacle, les bandes et autres collectifs en tous genres, type Armée navale, qui se rejouent le clip ; les amateurs de jeux de mots idiots comme Condom Style ; les fous de dessins animés ; ceux qui changent les images et les paroles à la façon du grand magicien au chapeau pointu et à la barbe blanche qui se la joue Gandalf Style dans les rues de sa ville anglo-saxonne, etc.

Un must incontournable : Gandalf Style. Tout de même 12 millions de vues sur YouTube !

Se réapproprier la culture mainstrean pour ne pas la subir

Et ces œuvres pirates drôles, engagées ou ridicules de circuler, d’être partagées dans tous les sens, certaines d’entre elles étant vues des millions de fois sur YouTube. À ce niveau, il ne s’agit plus de création, mais d’indispensables récréations.

Dans le nouveau monde Internet, cette épidémie de détournements, cette idée galopante qui passe d’écran en écran, d’esprit en esprit aussi, est ce qu’on appelle un «mème».

Légalement, le label de Psy aurait pu exiger des droits d’auteur à ces dizaines de milliers de pasticheurs. Mais il a compris ce qu’il gagnait à rester grand seigneur, pour la visibilité du clip comme pour ses revenus via le système de monétisation proposé par YouTube aux ayants droit acceptant la libre propagation des parodies et autres plagiats.

Surtout, au-delà de l’artiste, de son label et des enjeux de rémunération, l’anecdote Gangnam Style révèle le caractère vital de l’appropriation et la réappropriation par les internautes des objets de divertissement culturel auxquels ils ne peuvent échapper, sauf à s’enfermer à vie dans un blockhaus déconnecté au fin fond des montagnes ardéchoises. Ne nous trompons pas : il ne s’agit pas d’une simple question d’art ou de commerce en ligne, mais d’une nécessité d’ordre anthropologique. De la même façon que les Indiens d’Amérique ne pouvaient vivre s’en amadouer le bison, la pierre et le brin d’herbe, les jeunes urbains de notre temps ressentent l’urgence de s’emparer de leur environnement numérique de sons et d’images plutôt que de le subir. Pour ne pas devenir de simples moutons de l’âge digital.

> Suite : Le fan connecté de la culture mainstream

Par Ariel Kyrou

Et pour aller plus loin

Commentaires