Jeux d'identité sur le net

Jeux d’identité sur le net

Masques et avatars, petites et grandes triches de la représentation de soi sur la toile.

Qui se cache derrière cet étrange avatar ou ce drôle de pseudonyme, croisé dans un jeu en ligne, sur un chat ou un site de rencontre ?

A quoi ressemble, dans la vraie vie, cet internaute grimé sous la forme d'une élégante figure 3D, aperçue au détour des espaces infinis de Second Life ?

Et ce profil Facebook ou Twitter, dédié à telle célébrité de la musique ou de la politique, comment être sûr qu'il s'agit bien d'une page officielle, et non d'un simple fake, d'une adroite parodie du personnage ?

La démocratisation du Web 2.0 a entraîné une profonde mutation de la notion d'identité. Comme le montre le jeu-enquête en ligne initié sur le sujet par le programme Identités actives d'Orange et de Fabernovel, chacun est libre de s'inventer désormais une nouvelle image ou personnalité au sein de ce vaste espace de socialisation et d'échange. Jonglant avec l'anonymat et l'impudeur, on se projette sous la forme d'avatars, on s'imagine un CV de rêve, on joue avec sa propre biographie. Hélas, cette forme ludique et moderne de l'invention de soi autorise aussi bien des abus, parmi lesquels l'escroquerie et la diffamation.

Avatars et pseudonymes

Sur le Net, l'usage du pseudo est une pratique courante. Que l'on évoque un blog et ses multiples commentateurs, un site de rencontre ou un chat, il garantit un certain anonymat, mais permet plus encore de jouer avec les représentations sociales, d'adopter une identité passagère et de s'immerger avec plus de sécurité dans l'environnement interactif, et parfois impudique, que constitue la Toile.

A ce patronyme inventé, et souvent changeant, s'est ajouté ces dernières années la figure de l'avatar. Ce terme originaire du Sanskrit, où il désigne le nom donné aux différentes incarnations des dieux dans l'Inde, s'applique dans la cyberculture à la forme visuelle choisie par l'internaute, afin de signifier sa présence en ligne. Cela peut être un simple graphique, plus souvent une figure humaine, l'idée étant que notre personnalité et notre humeur du moment parviennent à s'y exprimer.


Le tableau de construction de son propre avatar sur Second Life.

De nombreux sites et services Internet sont à ce titre dédiés au commerce des avatars et destinés aux utilisateurs les plus actifs, notamment les adolescents et les joueurs en ligne.

C'est dans le domaine des jeux massivement multi-joueurs comme World Of Warcraft (plus de 12 millions de participants actifs) et des univers immersifs comme Second Life, que l'on trouve la forme la plus épanouie et la plus fantasmée de l'avatar. Secrétaires anonymes, modestes employés ou timides adolescents se cachent en effet souvent derrière ces figures de guerriers et ces créatures de rêves qui peuplent les mondes virtuels. A ce titre, la mise en parallèle effectuée par le New York Times dans un slide-show, mettant en vis-à-vis des photos d'utilisateurs de Second Life, et leurs avatars de synthèse, est particulièrement instructif…


D'un côté les avatars, de l'autre les photos de leurs auteurs, prises par Robbie Cooper pour le New York Times.

Le soi de l'écran

Cette manière de se projeter dans l'espace du virtuel, de s'inventer une figure médiatrice et personnalisée, que l'on songe au célibataire de Meetic ou aux Elfes et aux sorciers de légende de jeux comme EverQuest ou World of Warcraft, Fanny Georges la désigne par une très belle expression : le « soi de l'écran ».

Dans une thèse dédiée à la représentation de soi dans les dispositifs numériques, cette jeune universitaire parle même d'un hexis ou d'un habitus dans les mondes nés de la révolution digitale : ces termes, le premier grec et le second latin, prisés par les philosophes et les sociologues, définissent une allure générale, une tenue et une disposition d'esprit. Ainsi, il existerait une nouvelle manière d'être au sein des réseaux numériques. Au-delà de la ressemblance ou de la dissemblance entre l'internaute et son avatar, les utilisateurs du Web tendraient à se créer un « moi électronique » aux figures multiples, utilisant «plusieurs représentations d'eux-mêmes, qu'ils jugent adéquates aux différents rôles qu'ils incarnent à l'écran».


Quel joueur se cache-t-il derrière ce personnage de gnome du jeu World of Warcraft ?

Cependant, si cette capacité accrue de se bricoler une personnalité nouvelle et imaginaire possède pour ses utilisateurs de réelles vertus de thérapie et d'évasion, elle permet bien des tricheries et pose par ailleurs des problèmes juridiques...

Faux profils

Début 2012, sur Twitter, l’internaute pouvait tomber sur d’étranges déclarations de François Hollande, visiblement ravagé par la faim, obsédé par les petits plats et par l’envie de s’empiffrer de desserts caloriques. Bien sûr, il s’agissait d'un faux, inspiré par le spectaculaire régime que notre candidat avait mené avant de s’engager dans la course à la présidentielle.


@FrançoisHolland, dont la durée de vie risque d’être éphémère.

On ne compte plus les faux profils (fakes pour les initiés) sur les réseaux sociaux. Que l'on évoque la figure universelle de la Blonde ou de la Bimbo que l'on retrouve sur les réseaux fréquentés par les adolescents, ou plus souvent des personnalités comme Karl Marx, Robert Hue ou Albert Einstein, la Reine d'Angleterre, Alain Juppé, Stanley Kubrick ou pourquoi pas R2D2 et Dark Vador… Tous, vivants, morts ou issus du domaine de la fiction, possèdent de multiples pages personnalisées sur Twitter ou Facebook, créées par des fans, des opposants, des sociétés commerciales, des petits malins ou de simples particuliers désirant rendre leur hommage.


Le personnage de fiction Darth Vader (en français, Dark Vador), possède plusieurs comptes Twitter parodiques.

Il y a quelques années, les internautes consacraient une partie de l'espace personnel alloué par leur fournisseur d'accès à l'objet de leur intérêt ou de leur passion sous la forme d'un mini site informatif. Depuis le succès des réseaux sociaux, ils ont aujourd'hui tendance à s'incarner dans une figure rêvée ou détestée, et à créer, en son nom, un profil personnel dont la crédibilité est parfois bluffante.

C’est ainsi que dans « Ma vie de fake sur Twitter », le journaliste de Rue 89 Zineb Dryef a retrouvé la trace de David, un internaute qui a créé une multitude de faux profils sur Twitter, consacrés à des personnalités comme Vanessa Demouy, Noël Mamère, Robert Hue, Patrick Timsit et Tristane Banon, ou à des marques comme Burger King. Débutés comme une simple série de blagues potaches, ces faux comptes ont souvent été repris et commentés par les médias qui, la plupart du temps, n’ont jamais deviné la supercherie. Mais le succès fut tel que notre plaisantin s’est vite fait dépasser par sa création et à dû fermer la cinquantaine de fakes qu’il s’était amusé à créer.

De la parodie au harcèlement

Cette facilité à usurper la figure d'un autre est à l'origine de nombreux faits divers et de quelques procès.

Au printemps 2008, un ingénieur farceur qui avait créé un profil du roi du Maroc sur Facebook a été condamné dans son pays à trois ans de prison avant d'être heureusement gracié. Alain Juppé, maire de Bordeaux, et son opposant socialiste Alain Rousset, ont subi le même traitement sur le même site, tandis qu’un homme d'affaires britannique, Matthew Firsht, a été la victime d'une page raciste et diffamatoire créée par l'un de ses anciens camarades d'école.

Enfin, toujours sur Facebook, en 2010, un internaute qui avait créé un faux profil de l’artiste comique Omar Sy a été condamné à 4 000 euros dont 2 500 euros à titre de réparation. Le plaignant avait fait valoir que cette mise en ligne d’un faux profil constituait un avatar fictif portant atteinte à sa vie privée et violant son droit à l’image.

Au-delà de la dimension de pastiche, de critique, d'hommage ou même de débat, que revêtent la plupart des faux profils publiés sur le Net, on assiste ici à l'émergence d'un grave phénomène que l'on désigne désormais sous le nom de cyber harcèlement. Cette forme d'usurpation d'identité à des fins malveillantes est désormais apparentée à un délit pénal qui peut être sanctionné de 5 ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende.

De la confusion des sexes sur les sites de rencontre

Si ces quelques faits divers ont révélé le manque de contrôle exercé par les administrateurs et les modérateurs des réseaux sociaux, le phénomène des faux profils semble encore plus courant sur les sites de rencontre, cette forme moderne et interactive de nos bonnes vieilles petites annonces matrimoniales. Certains se créent plusieurs profils afin d'augmenter leur chance de réussite et de conquête, d'autres s'amusent aux dépens d'un de leurs amis ou collègues (c'est assez courant) et parfois, hélas, une nouvelle forme de prostitution se cache derrière certaines annonces émoustillantes. D'ailleurs, le phénomène est tel que de nombreux sites engagent des équipes afin de faire la chasse à ces séducteurs imaginaires, et basent une grande partie de leur publicité sur la fiabilité et la véracité des profils affichés.

Au sein de ce vaste méli-mélo des identités, l'un des phénomènes les plus curieux a été évoqué par le site Rue 89, dévoilant la façon dont certains hommes se créent de faux profils de femmes sur les sites de rencontre comme Meetic ou Adopteunmec.

Dans un article intitulé « De l'homme camouflé en femme sur les sites de rencontres », la journaliste Camille a rassemblé de nombreux témoignages d'hommes s'étant inscrit sous une fausse identité, se faisant passer pour «des femmes lesbiennes espérant ainsi "vivre" l'expérience fantasmatique d'être une femme avec une femme», cherchant à lier «des contacts amicaux intéressants (car la sélection des partenaires est plus facile avec un profil "fille")», ou encore à mieux connaître les attentes d'une femme ou de vivre «une expérience sociologique».

Je voulais voir les choses du côté féminin pour comprendre pourquoi on peut avoir si peu de réponses à ses mails.

Trucages et vols d'identité

Au-delà des réseaux sociaux, l'Internet offre par ailleurs de nombreux services, à la limite de la légalité, permettant d'acheter de fausses cartes (d'identité, d'étudiant, de presse), de masquer son identité ou, plus grave, d'emprunter celle d'un autre. Certains logiciels font apparaître l'internaute de manière totalement anonyme sur les forums, en créant à la fois une fausse adresse IP, ainsi qu'une fausse adresse électronique de référence. D'autres outils génèrent de manière aléatoire toute une personnalité fictive mais crédible, composée à la fois d'un nom, d'une adresse postale, d'un numéro de téléphone et d'un numéro de carte bleue, destinés à escroquer particuliers ou entreprises. Grâce à ce logiciel, l'auteur de ces lignes s'est ainsi créé une nouvelle identité, sous le nom de Franck Gaillou, habitant 95 Rue Victor Hugo à Concarneau, avec numéro de téléphone et de Mastercard avec sa date d'expiration !

Plus couramment, escrocs et voleurs se débrouillent pour dérober chez les particuliers leurs véritables coordonnées (adresse, date de naissance, compte bancaires...) à l'aide de procédés informatiques (virus, faux services financiers en ligne), ou plus simplement en fouillant les poubelles (méthode de plus en plus courante). Puis ces données leur permettent de contracter crédits ou cartes bancaires. A nous donc de veiller sur notre data shadow, notre ombre numérique, cet ensemble de traces personnelles que nous laissons, involontairement ou non, auprès des administrations ou des services en ligne.

Des identités bricolées et multiples

Claude Arnaud, auteur en 2006 de l'ouvrage « Qui dit je en nous ? », constitue sans doute l'un des auteurs qui a le mieux réussi à cerner les enjeux liés à cette question d'un « nouveau soi ».

Cet essayiste et romancier, dont l'ouvrage est sous-titré « Une histoire subjective de l'identité », fait ainsi remarquer que les « grandes «fabriques» qui nous ont produits et sculptés depuis l'Antiquité - la religion, la patrie, le milieu, le genre sexuel... - ont largement perdu de leur savoir-faire ; l'identité ne s'hérite plus, elle s'acquiert en bricolant. » Et il ajoute :

Au "moi" impérial du XIXe siècle a succédé un ego morcelé et volatil : l'individualisme démocratique s'est imposé. Le narcissisme est devenu phénomène de masse.

A travers les réseaux sociaux, les multiples « friends » qu'il affiche fièrement sur son profil, les pseudonymes et les avatars qui accompagnent son quotidien, c'est comme si notre contemporain, «ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d'appréhender ses propres origines», préférait désormais «se consacrer à l'invention en continu de lui-même, par la réélaboration permanente de ses liens sociaux et professionnels, affectifs et sexuels», selon un «processus d'auto engendrement propre à notre époque».

A quand une nouvelle carte d'identité numérique, déclinant nos multiples personnalités, pseudonymes et autres avatars ?

Et pour aller plus loin

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