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Selon Philippe Quéau, ce sont les artistes de cette galerie qui ont le mieux anticipé ce que devrait être la RA. Image créée par Philippe Quéau, Temple223, instant 8754.

Interactive Plant Growing de Christa Sommerer et Laurent Mignonneau (1993) : une œuvre de réalité augmentée pionnière.

NeORIZON de Maurice Benayoun (2008) : une œuvre d’art urbain interactif, en haut d’un immeuble de Shangaï, avec un QR code à déchiffrer par chacun via mobile.

Tell Me The Truth de Marie Sester (2010) : votre réalité augmentée par celle d’Andy Warhol.

Qualia de Vincent Ciciliato (2008) : une installation audiovisuelle générative qui offre la possibilité de naviguer dans l’espace de l’image projetée.

Tout reste à imaginer en réalité augmentée

Une interview de l’essayiste Philippe Quéau, observateur des différents avatars de la RA depuis ses origines

Homme de réflexion qui a été parmi les premiers à s’interroger sur cette «réalité virtuelle» qui, depuis, s’est transformée en «réalité augmentée», Philippe Quéau est persuadé que le chemin sera long d’ici à ce que cette technologie soit à la hauteur de ses promesses. Pour lui, c’est dans le domaine militaire, le monde de l’urbanisme et de l’architecture mais surtout dans l’art que les expériences les plus intéressantes ont pour l’instant été menées…

Les temps balbutiants

Au vu des applications présentées dans ce dossier, diriez-vous que la réalité augmentée a tenu ses promesses, qui semblaient être celles d'une assistance à comprendre et à maîtriser la complexité du réel ?

Je pense qu'on est encore loin du compte. La réalité augmentée était imaginée par les «visionnaires» des années 1990 comme un terrain d'expérimentation extrême, pouvant nous faire entrer dans un nouvel univers cognitif, mais aussi comme une nouvelle façon de vivre «dans» une réalité mixte, à la fois réelle et virtuelle. Or on ne voit encore actuellement que des applications isolées, plus ou moins convaincantes, mais très peu immersives, et mal intégrées à la vie même. Bref, on est encore dans les temps balbutiants. Mais patience, le concept de RA est si puissant qu'il finira bien par murir (et non pas mourir !). Il manque pour cela quelques ingrédients :
- D'abord un, deux ou trois ordres de grandeur supplémentaires en termes de puissance de calcul «portable», qui plus est à faible coût.
- Ensuite des interfaces immersives 3D et haptiques (c'est-à-dire restituant le sens du toucher et du bouger des objets) concrètement mieux intégrées à l'univers réel, par exemple des lunettes légères capables de nous plonger sans maux de tête dans un monde augmenté.
- Enfin, des applications réellement incontournables. C'est d'ailleurs sur ce dernier point qu'il y a le plus d'efforts de créativité à faire.

Cela fait tout de même beaucoup, non ? Ces évolutions pour vous indispensables sont-elles pour bientôt ?

Je ne doute pas du tout que cela arrivera, mais je suis désormais plus prudent sur le rythme d'évolution, qui n'est pas seulement technique ou économique, mais qui dépend fortement de la demande latente du public (mondial), laquelle reste encore à former.

La réalité augmentée pour bâtir la ville idéale ?

Quelles applications de réalité augmentée retiennent votre attention ?

Je retiens les applications militaires et les applications architecturales et urbaines. Les premières parce qu'elles font la preuve qu'une grande qualité graphique est possible (certes avec un coût élevé, mais le passage aux grandes séries peut changer cela). Les secondes, moins par les résultats aujourd'hui effectivement acquis, qui sont encore peu probants, que pour leur capacité putative à «changer la vie», pour reprendre ce vieux slogan des années 1980.

Pourquoi les applications militaires ?

Les Head-up Display (HUD), ou visualiseurs «tête haute», surtout déployés dans les avions de combat, montrent que l'on peut marier graphismes de qualité, puissance de calcul, visualisation holographique et maîtrise de la complexité informationnelle en temps réel, en fonction du contexte, et en tenant compte de manière précise des besoins du pilote. Tout ceci peut servir de guide ou de modèle conceptuel pour des applications grand public qui ne céderaient rien sur la qualité, mais qui évidemment auraient d'autres «visées».


Ce que peut voir un pilote d’avions avec son Head-up Display...

Et en ce qui concerne l'architecture et l'urbanisme ?

Sur le terrain de l'architecture, je crois que de nouveaux matériaux vont désormais se prêter à la réalité augmentée à la façon de verres «intelligents» qui pourront structurer des espaces architecturaux à la demande et remodeler notre environnement quotidien en fonction des saisons, des heures de la journée, ou des besoins en information et en communication, privée ou publique.
Enfin, pour ce qui est de l'urbanisme, il y a des pistes passionnantes à explorer. La ville entière, ses rues, ses banlieues peuvent être repeintes virtuellement, non pas simplement pour faire oublier la saleté ou la déliquescence des quartiers déshérités, mais bien pour créer un nouveau rapport à l'espace public. Aujourd'hui, la puissance de l'apparence se concentre dans les quartiers chics et chers, où l'argent crée les images du confort et de l'intégration. On peut rêver (une utopie de plus) que les surfaces publiques soient toutes mises au service de l'éducation, de l'information ou du loisir. Une reconfiguration de l'urbain à l'échelle globale, comme à l'échelle locale, est ainsi envisageable, dans, disons les vingt ou cinquante prochaines années.
Le travail de chercheurs comme Mac Funimazu avec son Future of Internet Search Mobile Version nous offre quelques pistes. Mais on pourrait aller beaucoup plus loin, et réussir à réaliser par la RA ce qu'un Le Corbusier voulait faire construire en béton, à savoir une ville idéale.
L'intérêt d'une telle démarche est que chacun pourrait programmer sa propre ville idéale, et mettre la puissance de la réalité augmentée au service de l'éradication des verrues spéculatives et des cicatrices foncières.

Une vidéo très (trop) promotionnelle du cabinet d'architectes Königsberger Vannucchi. Au cœur de la ville de Vitoria, au Brésil, un marqueur géant de réalité augmentée, pour permettre de visualiser aux acheteurs et locataires potentiels ce que devrait être le building une fois fini.

La RA pourrait donc vraiment transformer la ville ?

Oui. Plus généralement, l'urbain augmenté pourrait devenir aussi le lieu d'une nouvelle urbanité. Car il y a un rapport profond entre cité, citoyenneté, civilité et civilisation. On peut donc supputer que des cités refondées dans une virtualité pensée en commun pourraient apporter quelques solutions aux problèmes aigus que la violence des rapports économiques et sociaux génère, et génèrera de plus en plus. Je m'empresse d'ajouter bien entendu que des «outils» comme la RA ne règlent rien par eux-mêmes. Mais ils peuvent faciliter des traitements «politiques» et «sociaux» plus adaptés, pour peu que ceux-ci soient mieux pensés.
En résumé, je crois que la RA à l'échelle urbaine, comme outil de réappropriation citoyenne de décisions actuellement déléguées à des comités inaccessibles, pourrait grandement modifier les rapports de force. Je me crois obligé d'ajouter que l'effet exactement inverse pourrait se produire, si les citoyens, loin de s'emparer de l'outil, se le faisaient confisquer ou en acceptaient un usage «censuré».

Des arts de la réalité augmentée

Y a-t-il des oeuvres d'artistes en réalité augmentée qui vous ont marqué ?

J'aime bien le travail de pionniers comme Christa Sommerer et Laurent Mignonneau, avec des œuvres comme Interactive Plant Growing, Eau de Jardin ou encore Solar Display. Leur pièce Interactive Plant Growing remonte à 1993, soit tout de même 17 ans... Elle permet d'agir sur un jardin virtuel à partir de plantes réelles. Ce qui me fascine, c'est que le seul fait de toucher des plantes bien réelles active une réaction de la plante qui peut servir à contrôler ensuite la synthèse de plantes virtuelles. Il y a là une troublante corrélation réel-virtuel, qui a ensuite été raffinée dans des œuvres comme Eau de jardin où là c'est l'eau qui est le médiateur.

Le film de présentation de l'œuvre de Christa Sommerer et Laurent Mignonneau, Interactive Plant Growing : une œuvre de réalité augmentée pionnière, datant de 1993 !

Il y a aussi World Skin de Maurice Benayoun. Ce qui me plaît dans cette pièce c'est la métaphore visuelle qu'elle sous-tend. Le monde n'est qu'une scène, comme disait déjà Shakespeare. Mais là, on nous propose de la bâtir, cette scène, à coups de regards «photographiant» la guerre. Chaque clic est comme une création d'un petit pan de réalité virtualisée, augmentée de notre regard critique. Dans une autre pièce plus récente (2008), NeORIZON, sa réflexion s'élargit à tout le paysage urbain d'une grande ville chinoise, paysage à la fois bien réel et aussi entièrement virtualisé, déréalisé par le regard de l'artiste.

La vidéo d'une autre œuvre pionnière de la réalité virtuelle, donc d'une certaine façon de la réalité augmentée : World Skin de Maurice Benayoun (1997).

Vous en voyez d'autres ?

Des œuvres comme Tell Me The Truth de Marie Sester sont intéressantes. Il y a là quelque chose d'ironique et de surprenant. L'icône médiatique warholienne est détournée de sa propre célébrité pour être mise en scène dans une sorte de vie artificielle autonome qui vient «augmenter» l'image en miroir du téléspectateur.
Dans un registre différent, Vincent Ciciliato offre avec Qualia la possibilité de naviguer dans l'espace de l'image projetée. L'image fournit alors des informations symboliques, sonores, visuelles, qui permettent au spectateur de «stimuler» la simulation de chacun des acteurs/avatars.

Votre réalité augmentée par celle d'Andy Warhol : c'est en quelque sorte ce que propose l'installation Tell Me The Truth de Marie Sester.

La RA est un feu mental

Y a-t-il une différence entre la réalité augmentée telle que vous la décrivez et un environnement que l'on pourrait qualifier de «responsif», c'est-à-dire avec des tags 2D donnant accès à des informations accessibles par exemple via un smartphone, comme les applications qui se développent actuellement dans le domaine du tourisme ou de l'immobilier ?

Oui. Il y a une différence de taille. Un «environnement responsif» ne fait justement que «répondre» à des demandes. On est toujours dans une logique de transmission du haut vers le bas («top-down»). Dans mon esprit, la réalité augmentée doit avant tout augmenter non l'environnement mais les capacités de réflexion et d'action des hommes et des femmes. En d'autres termes, la réalité augmentée doit en principe être l'analogue conceptuel de la truelle ou du pinceau. Elle doit rendre possible une véritable action de compréhension et de transformation, voire de recréation de l'environnement.

Dans un texte sur les réalités mixtes, vous disiez : «Il sera sans doute de plus en plus difficile à l'avenir, de reconnaître au premier coup d'oeil la part exacte revenant à la réalité et la part revenant à la virtualité». En sommes-nous déjà là ou pas du tout ?

A priori c'est déjà le cas pour tout ce qui relève de l'imagerie numérique. Le trucage généralisé des images fait désormais partie du quotidien. Les retouches peuvent être modérées et invisibles, ou au contraire forger des néo-réalités complètement «artificieuses». Bien malin qui peut garantir du premier coup d'œil la nature exacte des images numériques que les médias contemporains déversent sur nos rétines permissives.
En revanche, il y a encore beaucoup de travail pour arriver à la même qualité de recomposition (pour dire cela de façon neutre) en matière de RA. Cela vient principalement de la proximité immédiate entre «réalité» et «virtualité», qui est inhérente au procédé de la RA. Il y a aussi l'aspect temps réel qui impose de sévères contraintes de temps de calcul. Mais ceci est une question de génération technologique. L'apparition de calculateurs portables capables d'atteindre les «péta-flops» ou les «exa-flops» est déjà envisageable comme l'une des retombées des nanotechnologies. Lorsque ce type de technique pourra être utilisé au niveau d'applications grand public, dans les prochaines générations, il sera possible de rendre indiscernables les raccords ou les mélanges de réalité et de virtualité des visualiseurs de RA. On pourra dès lors se livrer à une revue de l'antique mythe platonicien de la «caverne». On se rendra compte que cette « caverne » est bien nichée dans nos neurones, et que le feu qui fait voltiger les ombres dans nos rétines est un feu beaucoup plus mental qu'instrumental.


Deux œuvres de Philippe Quéau : Migrations et Migrations 2 (2010).

Et pour aller plus loin

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