Culture Mobile a filmé Dominique Cardon en juillet 2012 aux Jardins de l’innovation de France Télécom / Orange à Paris.

Dominique Cardon, la démocratie Internet

Comment et pourquoi la Toile invente un autre type de démocratie

L’Internet, par son ouverture à l’expression de tous sans la moindre exclusive, mais aussi par ses mécanismes de partage et d’autorégulation, n’invente-t-il pas un nouveau type de démocratie ? C’est le point de vue du sociologue Dominique Cardon, qui s’appuie sur une analyse approfondie de l’encyclopédie en ligne Wikipédia mais aussi sur les exemples de Google et Facebook pour éclairer sa thèse…

Le 5 juillet 2012 est apparue sur une multitude de sites de la Toile une «Déclaration of Internet freedom». Portée notamment par Reporters sans frontières et Amnesty International, cette déclaration pour un Internet libre et ouvert, se voulant d’envergure mondiale, a très vite été signée par une ribambelle de sites, militants ou non. D’une certaine façon, ce texte court et consensuel pourrait être le symbole du modèle démocratique inédit qu’incarne désormais Internet. Il affirme en effet cinq principes que n’auraient pas renié les grands penseurs de la démocratie américaine : avant toute chose la liberté d’expression (donc le refus de la censure) ; l’accès universel au réseau ; la transparence et l’ouverture sans exclusive pour tous types d’activités et de créations ; la liberté d’innovation ; et le respect de la vie privée de chacun.

L’émancipation de la société civile

Bien au-delà de la notion fantasmatique de «démocratie électronique», Internet serait donc bel et bien devenu le relais essentiel d’une autre démocratie… Une démocratie qui, selon Dominique Cardon, correspond mal à sa définition la plus commune, se résumant «à la démocratie représentative et aux élections qui servent à désigner les pouvoirs exécutif et législatif»… Mais une démocratie qui colle en revanche très bien à une vision plus fondamentale, même si plus floue : «le pouvoir du peuple, autrement dit l’auto-souveraineté des citoyens»

De fait, l’apport démocratique de la Toile est à chercher bien plus du côté de la société civile que de la société politique en tant que telle.

Internet joue en effet un rôle majeur dans l’émancipation, dans l’auto-organisation de la société civile, sans que ses acteurs aient nécessairement à se préoccuper du centre de la société que seraient l’exécutif et la démocratie représentative…

La clef de ce ressort démocratique-là est de l’ordre de l’esprit d’initiative, de la capacité de chacun à se prendre en main, qui se traduit en anglais par la notion d’empowerment : «Très présente dans les débats d’Internet depuis une vingtaine d’années, elle consiste à offrir à tous des technologies ainsi que des systèmes d’échange et de production en commun qui leur permettent de réaliser ce qui, en eux, serait le propre de leur citoyenneté, à savoir la sociabilité, et d’orchestrer en conséquence la mise en dialogue de la société dans son ensemble.»

La liberté d’expression d’abord

Ce qui est au centre de cette conception large de la démocratie, explique le sociologue, c’est la liberté d’expression. Le paradoxe, c’est que cette idée d’une démocratie reposant d’abord sur la liberté d’expression de tous les citoyens est à la fois très ancienne, puisqu’on la «retrouve par exemple chez Stuart Mill», et qu’elle se découvre aujourd’hui une nouvelle jeunesse avec les forums, les blogs, les pages personnelles et bien sûr les réseaux sociaux.

«Or, ce qui est au centre de la liberté d’expression, et c’est là qu’Internet entre en conflit avec les formes traditionnelles de la démocratie représentative, c’est que dans l’espace public des médias traditionnels, il y a des filtres, que l’on appelle les “gate keepers”, opérant une sélection drastique du droit à l’expression selon des critères complexes et sévères. Il y a les journalistes et les éditeurs, qui disent : toi tu peux publier, toi tu ne peux pas publier, ou encore : toi, je t’invite à passer à la radio et à la télévision, pas toi. Ce qui est au cœur de l’infrastructure d’Internet, c’est qu’on peut publier sans avoir à en demander le droit à qui que ce soit.»

Auparavant, un espace était maintenu entre les profanes et les professionnels de la parole publique. L’infrastructure de l’Internet, elle dit : qui que tu sois, tu peux t’exprimer.

L’égalité de tous a priori

Des blogs aux forums, de Twitter à Pinterest en passant par Google, Facebook, Wikipédia et tous les espaces d’expression de la Toile, le socle d’Internet, c’est l’égalité de tous a priori. Quels que soient les sujets, le principe même d’Internet est de ne jamais préjuger des qualités, des compétences des individus, qu’ils soient chauffeurs de bus ou professeurs d’économie, boulangers ou journalistes, militaires ou permanents d’association, lycéens ou retraités, etc. Chacun peut publier. La participation est ouverte à tous, sans aucune exclusive en amont de la prise de parole.

Mieux : l’essence de la Toile, c’est la construction par les internautes eux-mêmes de projets, «bottom up», comme on dit en anglais, c’est-à-dire sans recours à quelque autorité que ce soit, privée ou publique. Facebook ou Twitter, pour ne citer que ces exemples, fournissent certes les outils de base pour créer un compte, une page ou des «tweets», mais ils laissent chacun s’exprimer, se bâtir son environnement personnel, son réseau d’amis ou de correspondants sans intervenir lui-même. Usenet, historiquement premier grand forum de la Toile, ou surtout l’encyclopédie en ligne Wikipédia, née en janvier 2001 et toujours cinquième site au monde en termes de fréquentation, ont quant à eux littéralement été fabriqués par les internautes, et rien qu’eux…

«L’histoire d’Internet, quand on la regarde depuis ses origines, est truffée de tels exemples», explique Cardon. Mais Wikipédia reste sans doute le cas «le plus symbolique de cette démocratie si spécifique à Internet». En effet, « pour fabriquer soi-même un projet aussi vaste que cette encyclopédie en ligne, comme d’ailleurs pour réussir à façonner entre plusieurs développeurs un logiciel libre, il faut instaurer des mécanismes d’échanges, de dialogues, de coproduction, de division du travail, d’organisation des tâches qui ne soient pas une planification par le haut mais une construction par le bas, par la volonté des individus participants. »

C’est comme si les internautes se disaient : nul besoin du marché ou de l’Etat pour produire l’encyclopédie de la connaissance... Nous allons coordonner nous-mêmes nos savoirs et compétences, et définir seuls les règles de production en commun de ses textes, images et autres références.

Quand chacun est à la fois acteur et surveillant

Chacun, sur Wikipédia, peut écrire ou participer à l’écriture d’un item de l’encyclopédie. Mais l’internaute est tout aussi libre de corriger, voire d’effacer le texte d’un autre, quitte à ce que se mettent en place des arbitrages de la communauté pour régler le litige en cas de désaccord.

«Il y a une dimension première de l’ordre de l’écriture participative : tout le monde écrit ou peut le faire. Mais ce que l’on perçoit bien moins dans le fonctionnement de Wikipédia, et qui est aussi essentiel, c’est que tout le monde est attentif, et veille à ce que les autres écrivent ou effacent.»

Ce qu’a très adroitement compris Wikipédia, c’est qu’il ne fallait surtout pas créer une caste spécialisée de contrôleurs, que chacun devait être à la fois acteur et policier, participant et surveillant.

Cette veille collective au sens du «care», c’est-à-dire de l’attention à l’autre, est elle aussi une clé majeure de la démocratie Internet et plus largement de l’efficacité de l’organisation du réseau des réseaux : au cœur de ses mécanismes d’autorégulation, la capacité à sanctionner n’est pas réservée à des professionnels de la sanction, mais répartie sur la multitude des individus participants, ce qui évite d’ailleurs les lourdes hiérarchies de chefs et sous-chefs.

Cela passe par la mise en place d’une série de procédures, n’affirmant pas ce le vrai et le faux, ou quel serait le bon ou le mauvais savoir, mais posant les critères d’honnêteté intellectuelle que chaque acteur du projet collectif s’engage à respecter pour s’approcher le plus près possible de la justesse, de la véracité. Face à la contribution d’un auteur, chaque membre de la communauté, lui-même auteur, se pose dès lors des questions du genre : «Est-ce qu’il a bien mis des sources ? Est-ce que ses sources sont légitimes ? Est-ce qu’il n’a pas mis trop d’adjectifs ? Est-ce qu’il a fait attention à mettre en balance les thèses opposées sur le sujet ? Est-ce que son article n’est pas “non neutre”, selon une expression très utilisée sur Wikipédia ?»…

Les limites de la démocratie Internet

La première limite d’un tel système de règles est le risque de bureaucratie. La seconde, plus forte encore, est l’inégalité a posteriori. Car comme l’explique Dominique Cardon,

On est tous égaux a priori, mais la différence se creuse ensuite dans la mesure de nos actes, entre ceux qui agissent et ceux qui n’agissent pas. Internet donne une prime incroyable à ceux qui font. Et du coup, il peut y avoir une tyrannie des agissants.

Selon les mécanismes de la e-réputation, l’internaute prend d’autant plus de poids qu’il partage, discute, écrit et commente beaucoup. Que ce soit sur Wikipédia, parmi ses «followers» actuels et potentiels sur Twitter ou au sein de son réseau d’«amis» sur Facebook, le plus agissant est systématiquement plus respecté, plus écouté, donc plus puissant a posteriori que le simple visiteur contemplatif ou le débutant qui commence à peine à se construire une audience parmi ses pairs sur Wikipédia, Twitter, Facebook ou toute autre communauté de la Toile.

La démocratie Internet selon Google et Facebook

Le moteur de recherche Google classe les informations globales de façon commune à tous les internautes. Son ouverture totale a priori en fait un outil universel. En revanche, il a un caractère très méritocratique a posteriori : lors d’une requête, grâce à son algorithme, il va bien mieux classer les sites eux-mêmes très pointés via les liens hypertexte que ceux qui ne le sont pas… Et il va donner plus d’importance dans son jugement logiciel aux liens venant de sites eux-mêmes très réputés qu’à ceux de sites plus anecdotiques, moins pointés par leurs «pairs».

A l’inverse de Google, les réseaux sociaux organisent l’information pour chacun et non pour tous, depuis notre cercle de connaissances, de gens jugés proches sur les registres de l’affectif, des affinités ou de l’intérêt professionnel. Cette caractéristique les rend moins universels, donc d’une certaine façon moins «démocratiques» que Google. Sauf qu’en pratique, des sites tels Facebook ou Twitter ont considérablement «démocratisé l’accès à la publication sur Internet». Car «publier un statut, partager une photo ou entrer dans une conversation, c’est beaucoup plus simple que d’écrire un texte qui va être ensuite référencé par les moteurs de recherche.»

Demain la démocratie Internet ?

Le Net est un espace composite, devenu central dans notre vie sociale et vital pour nos économies. Ses registres «démocratiques» sont donc par essence pluriels et très variables. Les applications qui par exemple s’imposent sur les smartphones et les tablettes, explique Dominique Cardon, «peuvent facilement enfermer l’utilisateur dans des usages spécifiques, dans des territoires volontairement limités, au contenus contrôlés et avec des publicités personnalisées. On n’entre plus dans un Internet qui est une sorte de texte commun fonctionnant sur la logique de cette circulation ouverte que favorisait le lien hypertexte, mais dans des enclos structurés par des applications

Faut-il pour autant verser dans le pessimisme ? Non, répond Cardon, car ces applications qui favorisent par ailleurs le développement d’Internet ne correspondront jamais qu’à une part de nos usages numériques. Très confortables, elles s’ajoutent sans pour autant nuire à ces pratiques du Net qu’il qualifie de plus «démocratiques», surtout si les communautés d’internautes restent vigilantes à certaines dérives…

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Existe-t-il un modèle démocratique propre à Internet ? Entretien avec Dominique Cardon, sociologue, aux Jardins de l’innovation de France Télécom / Orange en juillet 2012.

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