La vague des MOOC : Révolution du social learning ou continuité du e-learning ?

La vague des MOOC

Révolution du social learning ou continuité du e-learning ?

Pour certains, c’est une révolution et pour d’autres la continuité du e-learning : les MOOC, cours en ligne massivement multi apprenants, destinés à toute personne ayant une connexion Internet, ont vu le jour aux États-Unis il y a un peu plus d’un an. Les MOOC restent aujourd’hui des cours magistraux portés par des professeurs «stars» d’universités prestigieuses. Mais, dans les années à venir, ils pourraient bien être le moteur de la rénovation du système de transmission du savoir.

«What is a MOOC?» de Dave Cormier et Neal Gillis.

Le concept de MOOC existe en fait depuis 2000. Aujourd’hui, trois acteurs clés américains portent cette nouvelle offre gratuite d’éducation en ligne : Coursera, EdX, Udacity. Chacun met en scène de prestigieuses institutions dont la notoriété est mondiale : MIT, Harvard, Stanford, Berkeley… On devrait plutôt dire met en scène des enseignants « stars » qui présentent leur cours sur une scène comme s’il s’agissait d’une «TED conference».

Est-ce une révolution ?

Pour des raisons pas toujours explicites, certains affirment haut et fort, et avec passion, qu’il s’agit bien d’une révolution. D’autres, plus nuancés, considèrent qu’il s’agit d’une évolution, d’un prolongement naturel du e-learning, à la différence que la diffusion des cours est massive, comme si le monde était désormais devenu un amphithéâtre pour tous.

A les regarder de près, les MOOC proposent une alternative à l’enseignement supérieur américain, conçu, à certains égards, comme un business : places limitées, sélection rude à l’entrée, extrême cherté d’accès, compétition accrue entre étudiants. Quand on a la chance d’être parmi les étudiants élus, on s’endette pour la vie et on n’est pas sûr de pouvoir rembourser l’intégralité des sommes empruntées. Le financement des études selon le mode classique constitue-t-il une prochaine bulle financière ?

Dans tous les cas, le système actuel n’offre pas de garanties solides quant à l’égalité des chances d’accès aux études supérieures, alors que beaucoup aimeraient avoir le niveau d’employabilité requis pour gagner leur vie, tout simplement. Il n’est donc pas étonnant que l’émergence d’acteurs «numériques» promouvant la gratuité d’accès aux savoirs et à la connaissance prenne racine de l’autre côté de l’Atlantique.


Les acteurs clés de l’univers des MOOC. Infographie de Xarissa Holdaway et Nigel Hawtin publiée sur The Chronicle of Higher Education. Pour voir l’infographie en grand, cliquer sur l'image.

Rendue visible à grand renfort de publicité – Coursera a levé 22 millions de dollars en 2012 –, cette évolution du e-learning fait peur à beaucoup, mais suscite par ailleurs une grande excitation, voire même une certaine fascination : le monde académique entier a les yeux braqués sur les plateformes américaines et s’active.

Dans la course qui consiste à attirer les meilleurs étudiants du monde, beaucoup d’universités et de grandes écoles tentent désormais de concevoir des MOOC au plus vite et de les proposer à Coursera ou EdX qui font leur marché – et leur beurre –  en ne sélectionnant que les établissements à forte notoriété. En France, Polytechnique présente trois cours sur Coursera depuis la rentrée 2013.

Se reposer les questions du e-learning

L’arrivée de ces acteurs mondiaux sur le marché des cours en ligne constitue en effet une contingence extérieure forte qui pèse sur le monde de l’éducation et de la formation, en particulier sur le monde académique dont on sait qu’il accuse un certain retard du point de vue de la formation à distance.

Cette contingence oblige à se poser à nouveau les questions que le e-learning avait soulevées il y a une vingtaine d’années, comme le souligne Christine Vaufrey, rédactrice en Chef de Thot Cursus :

Diplômes au rabais, besoin de formation des enseignants, formation pour les pauvres en Afrique, besoin d'une stratégie nationale, considérer la communauté des apprenants, développer une approche socioconstructiviste où l'animation et l’accompagnement serait préférable à l’enseignement…

La solitude du e-learner, pas toujours en mesure de mobiliser l’autonomie et l’auto-organisation nécessaires au suivi régulier d’un cours et à son achèvement, reste une équation compliquée.

Les MOOC en Europe : des initiatives isolées

Certains préfèrent l’action immédiate à de trop nombreuses interrogations. En Europe, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Allemagne arrivent en tête sur le marché des MOOC : Futurelearn, MiriadaX, OpenMooc, Iversity et Opencourseworld sont autant de plateformes qui souhaitent concurrencer l’offre américaine le plus souvent à partir de solutions logicielles open source.

Notons la performance d’Itypa (Internet Tout Y est Pour Apprendre), un MOOC conduit par une petite équipe française de « bricoleurs » dynamiques et innovants mais néanmoins isolés. A noter également l’initiative récente du gouvernement avec la création de la plateforme France Université Numérique (FUN).

L’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), en Suisse, prépare un sommet européen sur les MOOC, en février 2014, afin de développer des synergies entre universités européennes. L’EPFL place en parallèle ses propres cours sur la plateforme américaine Coursera. Les responsables de cette école misent sur les contenus et la pédagogie centrée sur l’apprenant plus que sur les plateformes et la surenchère de fonctionnalités qui nécessitent parfois de se constituer en véritable «techno-pédagogue».

Des plateformes réellement centrées sur l’apprenant ?

Beaucoup affirment que les plateformes américaines permettent juste de passer d’un auditoire de quelques centaines d’étudiants à des dizaines de milliers. Certains cours ont même avoisiné plus de 100 000 inscrits. Mais un inscrit ne fait pas forcément un e-learner actif…

À titre d’exemple, le taux de rétention d’un MOOC s’avère proche sinon moins important qu’un cours en ligne classique : entre 8% et 10% d’apprenants vont au bout du processus. En e-learning, et cela à quelques exceptions notoires, on peut tabler que le taux d'abandon avoisine 50 à 80 % des inscrits (Gal, «La formation en ligne : les taux d'abandon», 18 août 2008).

Pour le moment, l’offre américaine se résume plutôt à faire du broadcasting de cours magistral avec un soupçon d’activité individuelle et collective en ligne. L’expérience consiste encore à recevoir plus ou moins passivement des connaissances en provenance d’un «sachant» qui les concentre. Dès lors, quelles différences avec un cours en amphi ?

Qu’attendent les étudiants d’aujourd’hui ?

Pourquoi certains, et ils sont nombreux, ne se rendent-ils plus à l’université ? Fin 2012, d’après une étude du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, 3 étudiants français sur 10 abandonnent leur cursus après une année à l’université (parfois un mois suffit à les décourager), et plus d’un tiers des jeunes qui commencent une formation universitaire sortent sans diplôme.

Des spécialistes disent que d’une part beaucoup d’étudiants travaillent tout en poursuivant leurs études et que d’autre part ils disposent aujourd’hui de sources d’information multiples, notamment via le Web. Alors, pourquoi se déplacer quand tout est à disposition à partir d’un ordinateur, d’un smartphone ou d’une tablette ?

Le modèle qui pose l’enseignant comme le seul détenteur et pourvoyeur de savoirs et de connaissances est-il obsolète ? Les étudiants peuvent à tout moment remettre en cause les dires des enseignants, genre : «Madame, sur Wikipédia ils disent le contraire de ce que vous dites». Que faire ? Acquiescer et poursuivre ? Accepter et discuter ? Se connecter soi-même pour vérifier en temps réel ? Vilipender Wikipédia ? Interdire la connexion en amphi ? Non bien sûr. Car comment arrêter le mouvement en cours ?

Repenser l’ingénierie pédagogique

L’enjeu est tout autre : il s’agit de repenser les modalités même du transfert des savoirs et des connaissances voire de substituer au concept de connaissances celui de compétences. Pour mémoire, les compétences se divisent en quatre catégories : savoir, savoir-faire, savoir être, savoir faire faire. Ainsi les savoirs et les connaissances constituent la première des quatre catégories de compétences.

Pour répondre à cet enjeu, il semble nécessaire d’adopter les technologies de l’information et de la communication dans l’ingénierie pédagogique elle-même (lire l'article Les TICE, accélérateurs de créativité du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage» sur le site Digital Society Forum). Car adopter, c’est faire sien, reconnaître comme sien, s’approprier et intégrer. C’est faire beaucoup plus que de s’adapter. Il conviendrait de mettre des «digital teachers» face à des «digital learners» et de concevoir des processus d’apprentissage en ligne dignes de ce nom, plutôt que de faire du copier/coller de ce qui se passe en amphi.

De ce point de vue, si les plateformes américaines fascinent, chacun peut en effet se demander pourquoi ? A quelques exceptions près, les cours qu’elles diffusent relèvent d’une logique transmissive conventionnelle et font de ces plateformes des «Teaching Management Système» centrés sur l’enseignant plus que des «Learning Management System» centrés sur l’apprenant. 

Changer de paradigme pédagogique

Ainsi, les MOOC outre Atlantique ne constituent pas une révolution, mais ajoutées aux attentes des étudiants d’aujourd’hui, ils posent la question cruciale d’un changement de paradigme pédagogique.

Plutôt s'user avec les MOOC que de se rouiller, par Christine Vaufrey. Treize minutes produites par l’Université Paris Diderot et Recherches en Cours.

Ce paradigme pourrait tourner autour du «social learning», c’est-à-dire d’un e-learning qui donnerait davantage de place à la communauté des apprenants (lire l'article Et si on se passait des profs ? du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage sur le site Digital Society Forum»), capables de consommer, certes, mais aussi de produire des savoirs, des connaissances et de développer des compétences à partir de connexions multiples avec d’autres.

Un paradigme inverserait l’ordre actuel, correspondant à ce qu’on appelle une pédagogie inversée (lire l'article La pédagogie inversée de la Kahn Academy du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage» sur le site Digital Society Forum) : faire du e-learning «connectiviste» à la maison et vivre des situations d’apprentissage applicatives à l’université. Soit une formation hybride, qu’elle soit initiale ou continue. On pourrait même envisager d’un tel paradigme qu’il supprime la distinction entre formation initiale et formation continue et lui substitue la vision intégrée d’un «apprentissage tout au long de la vie» selon un continuum sans couture où le diplôme prendrait une place relative.

Mais si les étudiants se mettent résolument à la formation à distance et ne viennent dans les établissements que pour y effectuer des activités applicatives, que faire des enseignants dispensant aujourd’hui des cours magistraux ? Quelle place et quel rôle devront-ils jouer dans ce nouveau paradigme ?

Si tous les savoirs sont en réalité à la fois distribués et rendus disponibles à tout moment grâce aux terminaux connectés, aux réseaux sociaux et aux différents services d’accès à des ressources pédagogiques qualifiées, libres de droits et gratuites, comment peut-il s’adapter à cette situation ? En quoi peut-il désormais être utile ?

À bien des choses en réalité…Mais il va lui falloir descendre de l’estrade.

Le rôle et l’impact des TICE (Technologie de l’Information et de la Communication appliquée à l’Education)

L’usage des technologies de l’information et de la communication, bien qu’indéniablement et positivement «transformantes», constituent ce que la philosophie socratique nommait déjà, à propos de l'avènement de l'écriture, un pharmakon, c'est-à-dire un phénomène qui peut relever autant du remède que du poison.

Et d’ailleurs, de quoi parle-t-on quand on évoque ces nouvelles technologies ? Envoyer des SMS, des MMS, des mails, jouer à des jeux en ligne, dire ce que l’on fait sur Facebook ou faire de la messagerie instantanée, et cela de manière parfois frénétique et addictive ?

Des spécialistes affirment que l’attention des «digital natives» est proprement siphonnée par l'usage immodéré des multiples écrans qui les entourent : télévision bien sûr, mais aussi ordinateur, tablette et smartphone dont l'usage se fait, dans les pays développés comme émergents, de plus en plus jeune. Dès lors ils n’ont plus d’attention disponible en classe et ils s’ennuient.

Les enseignants ne savent plus comment gérer ces enfants à la fois inattentifs et hyperactifs : ils semblent «surfer» et «zapper» en permanence. Un nombre non négligeable de jeunes et d’adultes se trouvent de même en situation de dépendance à l’égard des machines connectées qui les entourent et auraient bien besoin d’aide pour en effectuer un usage juste et vertueux (Cf. les travaux de Bernard Stiegler sur cette question). Comme le dit Véronique Saguez, «e-pédagogue» :

Placez des digital natives, devant un site de formation en ligne (…). Ils seront perdus et demanderont sans cesse de l’aide.

Être un e-learner autonome en lien avec d’autres ne s’invente pas ! L’autonomie n’est pas un attribut dont chacun serait naturellement doté. Il se construit et dépend de facteurs sociaux, économiques, culturels et psychiques. «Les familles défavorisés privilégient souvent l’obéissance à l’autonomie», déclare Christine Vaufrey.

Les enseignants, façonneurs d’autonomie et facilitateurs

Ainsi, les enseignants, dont la mission première vise à former des esprits critiques, des individus autonomes et socialement intégrés, ont sans doute un rôle à jouer dans l’e-ingénierie pédagogique.

Il s’agit, notamment, d’accompagner les étudiants afin qu’ils puissent trier le bon grain de l’ivraie, transformer un poison potentiel – faire du copier/coller à partir de Wikipédia – en un remède : vivre une réelle expérience numérique d’apprentissage, notamment à partir du foisonnement des savoirs académiques et empiriques qui, on le voit tous les jours sur les réseaux sociaux, sont distribués plus que concentrés.

Mais rien n’est aisé pour autant. Comme l’explique Laurent Cosnefroy, responsable autonomie et formation à distance à l’ENS Lyon :

Il est souvent avancé que la capacité à travailler seul de façon indépendante est cruciale pour réussir dans un dispositif de type formation à distance dans la mesure où l’apprenant a pleinement en charge la responsabilité du processus d’apprentissage.

Les étudiants se trouvent en effet confrontés à des environnements d’apprentissage complexes exigeant de nombreux efforts pour coordonner efficacement leur travail à partir de multiples ressources et de formats d’échanges en ligne différenciés. Cette complexité peut susciter chez certains un sentiment d’inefficacité personnelle voire un certain découragement. Ils ont donc besoin d’être soutenus dans leurs pratiques afin d’apprendre à s’autoréguler et à maintenir ainsi engagement et motivation.

Cela suppose, bien entendu, que le corps enseignant lui-même rattrape un retard considérable dans l’adoption des TICE (lire l'article Les enseignants face au numérique : qui mène la danse ? du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage» sur le site Digital Society Forum) et que, pour ce faire, il soit formé massivement afin d’offrir aux apprenants les repères stables dont ils ont besoin pour apprendre à apprendre en ligne.

Dans le cadre des activités applicatives en présentiel, il s’agit, pour les enseignants, de guider, de stimuler les interactions, de faciliter les échanges et les apprentissages entre pairs. Bref de passer du rôle de «sachant» à celui de «facilitateur» (lire l'article Le maître a-t-il perdu le monopole du savoir ? du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage» sur le site Digital Society Forum), accompagnant une communauté d’apprenants dans l’expression, le partage et l’enrichissement de compétences préexistantes.

Avec un bénéfice en prime pour les apprenants : le plaisir retrouvé d’acquérir des aptitudes concrètes, d’être acteur de son propre processus d’apprentissage, de développer un «personnal knowledge management» en étant soutenu, accompagné, encouragé, justement encadré sur le chemin complexe qui mène à l’autonomie.

Le numérique, une transformation de civilisation majeure

En définitive, si les MOOC ne sont pas la révolution que certains condamnent ou que d’autres portent aux nues (lire l'article Les MOOC sont-ils révolutionnaires ? du dossier «Nouvelles Formes d'apprentissage sur le site Digital Society Forum»), ils ont l’énorme avantage d’interroger les processus d’apprentissage dans un monde numérique qui constitue une transformation de civilisation majeure, au même titre que le furent l’écriture et l’imprimerie.

Cette transformation agit sur la société toute entière, c'est-à-dire sur les modalités d'organisation et de fonctionnement des acteurs qui la constituent tant comme personne physique que morale. Ainsi est-ce l'ensemble des dimensions psychiques, sociales, économiques, politiques, techniques et bien entendu culturelles qui s'avèrent sollicitées dans l'usage, ce qui n'est pas encore tout à fait l'adoption, de ces technologies.

L'être ensemble s'en trouve bouleversé. À l’université, à l’école et partout ailleurs.

Par Thierry Curiale

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