Enfants, ados, famille et réseau
Le meilleur conseil à donner aux parents aujourd'hui pour avoir moins peur des réseaux sociaux, c'est de relire le Petit Chaperon Rouge...

Enfants, ados, famille et réseau

Des conseils avisés pour mieux comprendre les pratiques des jeunes sur les réseaux sociaux

À travers trois sites, Parents 3.0, Ados 3.0 et Seniors 3.0, Laurence Bee, journaliste et blogueuse de profession, cherche à guider les parents et à leur expliquer ce que font leurs enfants et ados sur les réseaux sociaux. Elle a publié plusieurs ouvrages, un Livre Blanc et s’intéresse maintenant aux Émotions numériques, ce langage singulier qui permet d’humaniser et de pacifier les relations sur internet. Dans cet entretien, elle nous explique en détail ses motivations et son travail.

CM : Vous êtes l’initiatrice du site Parents 3.0. Quand et pourquoi avez vous créé ce site ?

Laurence Bee : J’ai créé ce site en 2010, juste après que l’iPad première génération ait débarqué à la maison initialement pour des raisons purement professionnelles… Je me souviens très bien de ce jour là, mon fils, qui avait 5 ans à l’époque, s’est écrié avec gourmandise : «Oh, un gros iPhone !». Mes trois enfants se sont emparés de la tablette avec un appétit qui ne s’est pas démenti depuis. À l’époque cela m’avait interpellée, d’autant que le phénomène était, et est toujours, général : tout enfant plongé face à un écran subit une attraction très forte, c’est la poussée d’Archimède revisitée par le flux numérique. Cette attraction questionne, forcément.

En 2010 toujours, les réseaux sociaux, principalement Twitter et Facebook, étaient en pleine explosion. J’étais, et je suis toujours, une grande utilisatrice de Twitter en particulier, où je voyais émerger des pratiques très intéressantes d’un point de vue pédagogique. Mes enfants, toujours eux, étaient très intrigués par Twitter, qu’ils avaient rebaptisé «les avatars», puisqu’ils étaient d’abord attirés par les images de profil des utilisateurs de ma timeline. L’ADN de la journaliste a alors croisé l’ADN de la mère de famille pour donner naissance à Parents 3.0.

CM : À qui s’adresse-t-il et qu’y trouve-t-on ?

LB : Parents 3.0 s’adresse bien évidemment aux parents, mais aussi de manière générale à tous ceux qui s’intéressent aux mutations liées à l’installation durable du numérique au sein des familles. Dès le début, j’ai eu beaucoup de retours de parents, qui constataient le même engouement de leurs enfants face aux écrans, et qui se sentaient un peu perdus face à ces nouvelles pratiques. Comme cette mère qui m’a confié un jour gérer le temps familial en fonction du temps écrans... On trouve donc sur Parents 3.0 quelques conseils, mais surtout beaucoup de décryptages, d’analyses, des points de vue pour mieux comprendre le monde numérique et donner aux lecteurs les clés pour s’en emparer de la manière la plus positive possible.

Je suis toujours à l’affût de nouvelles pratiques, de nouveaux acteurs, afin d’aider les parents à accompagner au mieux leurs enfants face aux écrans, en fonction de leurs propres valeurs. Car il n’y a pas une seule manière d’aborder le numérique en famille, il y en a autant que de familles, c’est ce que les parents doivent comprendre. Il n’existe pas de réponses toutes faites, pas de martingale du numérique, mais des usages à connaître. J’incite les parents à paramétrer leurs enfants pour mieux les hacker ;- )

Si il y a un conseil à donner aux parents aujourd’hui, c’est de relire le Petit Chaperon rouge.

CM: Pourquoi 3.0 et pas 2.0 ?

LB : Quand j’ai lancé Parents 3.0, on nageait dans le Web 2.0, mais on commençait déjà à parler de l’étape suivante, celle de «l’Internet everywhere», des objets connectés, que certains appellent le Web 3.0. J’ai simplement voulu prendre un peu d’avance. Et surtout, il y a un clin d’oeil à mes trois enfants, sans qui le site n’existerait pas, même si je les mentionne de moins en moins.

CM : Vous avez également publié un Livre Blanc et deux ouvrages sur le sujet. Qu’y trouve-t-on en plus ?

LB : En 2011, les questionnements autour des réseaux sociaux étaient tels qu’il m’a semblé utile de les expliquer aux parents, et de les démystifier. Les médias mettaient beaucoup en avant à l’époque des faits divers sensationnalistes, qui occultaient totalement les pratiques positives, et faisaient des parents des censeurs, avant d’en faire des éducateurs, ou a minima des accompagnateurs. C’est l’idée de «Facebook et Twitter expliqués aux parents», qui remet les choses à plat, décortique ce que les enfants font sur ces réseaux, afin que les parents jouent pleinement leur rôle, et ne diabolisent pas des outils qui, s’ils sont bien utilisés, peuvent être formidables. C’est toujours cette même vision bienveillante des écrans qui a guidé la rédaction de «Mon enfant dans la jungle des réseaux sociaux», sorti en 2012. Je suis très loin d’une vision alarmiste, telle qu’on la décrit souvent lorsque l’on se trouve face à un univers inconnu. Je pars du principe qu’un parent averti, c’est un enfant bien éduqué. Voilà pourquoi je propose également en téléchargement un «Livre Blanc des Parents 3.0», recueil de chroniques publiées sur le site entre 2010 et 2013, afin de permettre aux familles d’apprivoiser les écrans, d’en faire des complices et non des ennemis. 

Une tablette, un T-shirt à QR code
Une tablette, un T-shirt à QR code… l’univers numérique des enfants résumé. Photo : parents3point0.com

CM : Quel est le ou les derniers «points chauds» que vous avez signalé aux parents et aux enfants ?

LB : Je raisonne d’abord en terme d’usages. Je les contextualise : ils sont avant tout des émanations sur le Web social de pratiques nées «dans la vraie vie». Je n’aime pas d’ailleurs cette expression «dans la vraie vie» qui fait des univers numériques des univers opposés au monde «réel», et donc, «irréels», ce qui est faux. Le numérique est un prolongement de nos vies «réelles», il n’a rien d’irréel. C’est peut-être là d’ailleurs le «point chaud» : bien faire comprendre aux parents que les pratiques en ligne découlent des pratiques «en vrai», et qu’un enfant bien éduqué le sera devant ou derrière un écran. Il faut arrêter cette séparation systématique entre les deux univers, même si, évidemment, il existe des codes, des habitudes, des modes de fonctionnement qui sont propres à la culture numérique.

«Ma vie en Dessin» (Draw my Life) par Ryad, un excellent exemple de ce que font les ados sur internet.

CM : Vous avez également créé un Observatoire spécifique, Ados 3.0. Quelles problématiques propres aux adolescents vous paraissent les plus importantes ? En positif comme en négatif.

LB : Il m’a semblé important de dédier un site spécifique aux usages des adolescents, dont les modes de fonctionnement en ligne agissent comme un aiguillon : ils affolent parfois les parents, mais servent de référence à tous les usagers. Ce sont les ados qui ont assuré le succès de Facebook, en braquant sur le réseau tous les projecteurs avec leurs pratiques innovantes (dans tous les sens du terme), et drainant dans la foulée leurs petits frères (par mimétisme), leurs parents (pour surveiller), et aujourd’hui leurs grands-parents (pour communiquer). J’ai donc baptisé ce site spécifique Ados 3.0, en référence à la famille 3.0 à laquelle il appartient.

Il est fait dans le même état d’esprit : décrypter, pour mieux comprendre. Là encore, le tort est de séparer «vie réelle» et vie numérique : un adolescent, par définition, cherche à s’émanciper, et ce constat est valable en ligne également. Dans les années 80, les ados se retrouvaient au bar du coin avec leurs copains pour refaire le monde. Aujourd’hui, ils se retrouvent sur Facebook (ils y sont toujours, contrairement à ce que l’on peut lire, même si leurs pratiques sont différentes d’il y a 3 ans), ou Twitter, ou Snapchat, ou Ask. Ils ont tous des stratégies d’évitement des parents : sur Twitter, ils s’inscrivent sous pseudo ; sur Snapchat, ils ont l’illusion de l’éphémère ; et sur Ask, ils fonctionnent en mode questions/réponses, manière pour eux de se découvrir entre pairs. Bien sûr il y a des dérives, il ne s’agit pas de les nier, mais de les resituer dans un contexte plus global.

Il faut également cesser de faire des ados, et des enfants en général, des surdoués des écrans : cette génération, qui est effectivement née avec MSN, Facebook et les tablettes, n’a pas plus la science numérique infuse que la génération précédente, même si elle en donne l’illusion. Simplement, elle s’empare du monde autour d’elle, comme n’importe quelle génération l’aurait fait : le monde est connecté, nos enfants le sont donc, logiquement aussi et ont accès à une foule de savoirs en ligne, quels que soient ces savoirs. Cela n’en fait pas pour autant des mutants. S’il y a des mutants dans l’histoire, ce sont les parents, qui eux, n’ont ni l’expérience, ni le recul nécessaire, pour encadrer ces nouvelles pratiques, et doivent s’adapter tant bien que mal à cette connexion naturelle.

Quand Kapla et culture lol se rencontrent
Quand Kapla et culture lol se rencontrent… Photo : parents3point0.com

CM : Parlez nous de ce que vous appelez les «émotions numériques», sujet d’un autre site et d’un autre livre ?

LB : C’est un sujet qui m’est cher : redonner leur part d’humanité aux «écrans». On parle souvent de «technologies de l’information», et ce mot «technologie» peut en effrayer certains, et occulter le fait que devant ou derrière les écrans, on trouve des êtres humains. Il est fascinant d’observer comment ces émotions se traduisent sur les réseaux sociaux et sur le Web en général, comment ces émotions numériques redonnent à l’écrit une place de choix, et comment les signes de ponctuation ou les gifs animés sont détournés pour se transformer en pourvoyeurs de sourires ou au contraire se font l’expression d’une certaine tristesse. C’est l’acquisition de toute une culture numérique qui passe par l’expression des émotions. Mais les émotions sont également le dernier bastion de l’intimité à l’assaut duquel partent les géants du Net...

L’internet qui fait peur vu et réalisé par … la Préfecture de Police de Paris pour sensibiliser les jeunes !

CM : Quel est selon vous aujourd’hui le e-danger le plus imminent sur lequel il faudrait vraiment alerter les familles ?

LB : L’important aujourd’hui, c’est d’apprendre aux enfants à publier : qu’est-ce que je montre de moi, et à qui ? Il faut également leur apprendre – mais ceci est valable pour tout le monde – à protéger leurs données personnelles, et à ne pas prendre l’habitude de devenir un produit, pas seulement en ligne d’ailleurs…

Mais le principal e-danger, c’est de voir le danger partout ! Notre société est malade d’angoisse, et le rapport au numérique en dit long sur notre perception de l’époque. Il y a urgence à changer notre regard et à remettre la bienveillance au goût du jour. Le credo de la famille 3.0, c’est le bon sens et le désir : il faut donner envie aux familles d’explorer les terres numériques. Cela ne signifie pas occulter les dangers éventuels, on ne vit pas au pays des Bisounours, pas plus que dans la rue, mais cela signifie aborder ces nouvelles rives avec l’idée qu’il y a des nouveaux liens à tisser, y compris familiaux.

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