Dessine moi un commun

Un projet de société en phase avec le monde numérique

Vers une société des communs ?

Comment les communs pourraient-ils prendre place dans notre société ? Au moins deux visions coexistent : celle d’une articulation nouvelle entre le public, le privé, et les communs, jouant donc de la complémentarité ; et celle d’une véritable économie des communs, c’est-à-dire d’un renversement du capitalisme, ou tout du moins d’un vrai rééquilibrage, voire d’un retournement en faveur de la logique des communs.

Un avenir où se complèteront le privé, le public et les communs ?

La première vision, de l’ordre de la complémentarité, paraît la moins perturbante, la plus compatible avec notre système : il s’agit progressivement d’affirmer les communs comme une troisième dimension, englobant probablement l’économie collaborative, sociale et solidaire, ces différents univers agissant en dehors d’une pure logique de marché.

Se construirait ainsi un jeu en triangle, entre l’Etat, le marché et les communautés ou les citoyens. Frédéric Sultan, lors du Temps des communs a posé une question pertinente, en regard de cette proposition : «Qui peut ou doit décider de ce qui est un commun ?». Selon Hervé Le Crosnier, enseignant-chercheur à l'Université de Caen, auteur du livre En communs, Une introduction aux communs de la connaissance (C&F Editions, 2015), la monnaie, la terre, le travail et la connaissance doivent échapper à la loi du marché et s’inscrire comme un bien commun. Comme il l’explique en conclusion d’une séance philosophique du Temps des Communs :

Il ne peut pas, par exemple, y avoir de marché du travail, car cela fait de l’humain une marchandise et nous avons aboli l’esclavage.

Si la monnaie, la terre, le travail et la connaissance ne peuvent échapper aux communs, comment éviter que les défenseurs du public et plus encore les acteurs du monde privé ne s’opposent violemment aux (justes) prétentions des communs ? La dynamique citoyenne et participative à l’œuvre sera-t-elle à même de faire bouger les lignes ? Et si oui comment, selon quelles étapes ?

A moins que l’enjeu soit moins de s’opposer aux marchés en tant que tels qu’à leurs dérives. C’est ainsi, dans une interview à venir pour une rubrique Vision de Culture Mobile, que Valérie Peugeot présente la démarche des associations se retrouvant dans le modèle de Community Land Trust aux Etats-Unis et en Europe : ces collectifs, dit-elle, proposent «des usages du foncier différents, de manière à lutter contre la spéculation immobilière». Ils construisent des bâtis «dont l’usage va être régi par la communauté des habitants de ce bâti, avec des règles qui vont empêcher des logiques spéculatives sur le bâti et qui vont permettre surtout à des individus d’accéder à la propriété sur leur logement à des prix qui n’ont rien à voir avec ceux du marché». Soit une pratique très concrète et opérationnelle, qui refuse moins la logique de propriété que ses dérives, mais qui n’en contribue pas moins à la mise en place progressive d’un autre modèle de société.

Comme l’explique, au-delà de cet exemple, Valérie Peugeot :

Si le marché était ce qu’il devrait être, c’est-à-dire un espace de transactions et un lieu de sociabilité, ça serait formidable. Mais, aujourd’hui, il ne répond plus aux grands enjeux de société. L’idée est plutôt de ramener le marché là où il est le plus efficace, de ramener la puissance publique là où elle est indispensable et de laisser un espace ouvert pour les communs.

Et demain une société des communs ?

Michel Bauwens, initiateur de la Fondation Peer-to-Peer (ou P2P Foundation), un observatoire et un réseau mondial de chercheurs sur les pratiques participatives, va plus loin. Il prône un renversement des logiques économiques, les communs devenant à terme le système par défaut et le capitalisme un mécanisme secondaire. La valeur résiderait dès lors dans la production et la préservation de communs et non dans l’appropriation et la surconsommation. Selon ce théoricien belge, et pour reprendre le titre de son livre, les communs sont notre seule chance de «sauver le monde», c’est-à-dire d’enrayer la logique productiviste et consumériste du capitalisme.

Dans cette société des communs à venir, des collectifs d’individus contribuent à des projets, comme une encyclopédie en ligne ou bien un logiciel open source, et le produit de ces contributions reste la propriété de la communauté ou devient public. Une sphère marchande peut émerger autour du processus de création des communs et de leur utilisation. Ce mode de fonctionnement est déjà celui des communs aujourd’hui, mais ils vivent sous perfusion du capitalisme.

L’économie des communs fonctionne certes pas trop mal du point de vue du collectif : un contributeur quitte Wikipédia, un autre le remplace. Mais ce n’est pas le cas d’un point de vue individuel : les contributeurs interviennent souvent sur leur temps libre, en parallèle d’un travail rémunéré au sein d’une entreprise marchande ou d’une institution publique.

D’un autre côté, le capitalisme dépend de plus en plus du travail gratuit et des moyens des contributeurs (Facebook, Airbnb, etc.). Les plates-formes collaboratives créent une vraie valeur d’usage, mais gardent pour elles la totalité de la valeur d’échange qu’elles génèrent. Là est le vrai souci, et ce d’autant qu’elles restent les seules propriétaires de leurs algorithmes et autres outils. Selon Bauwens, et sur ce registre-là il semble plutôt optimiste, ce jeu de dupes n’est pas tenable à long terme. Autrement dit : ces plates-formes pourraient n’avoir d’autre choix durable que de devenir des communs. Et nous pourrions donc approcher d’un point de bascule de l’économie capitaliste, dont l’objectif est l’accumulation de capital (système de la compétition et de la rareté), à une économie des communs, dont l’objectif est la production de savoirs et de biens communs (système de la coopération et de l’abondance). A ce moment-là, le débat sur un revenu universel prend tout son sens…

Et pour aller plus loin

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