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Clément Mabi, les civic tech

Trois familles pour réinventer la démocratie via le numérique

Ma première famille s’accommode et enrichit les mécanismes participatifs de la démocratie représentative. Ma deuxième rêve de «hacker» le système politique de l’intérieur. Ma troisième se positionne comme un contre-pouvoir politique. Mon tout réunit tous les acteurs de ce qu’on appelle les civic tech. Mais que reste-t-il de ces technologies et dispositifs utilisés pour impliquer les citoyens après le rituel spectaculaire de l’élection présidentielle de 2017. Tentative de réponse avec Clément Mabi.

Fin 2016, la mode est aux civic tech. Le jeune chercheur Clément Mabi décrit ces civic tech comme une expression informelle, sans définition établie, qui rassemble «les technologies et dispositifs basés sur la technologie numérique et dont l’objectif affiché, encore loin d’être atteint, est de “transformer le fonctionnement de la démocratie” en proposant de nouvelles formes d’implication des citoyens.» À l’instar de ce grand débat organisé au Collège des Bernardins le 15 décembre par le Digital Society Forum en amont des élections de 2017, beaucoup s’interrogent alors non sans optimisme : «L’impact du numérique sur la démocratie : mirage ou révolution citoyenne ?»…

Quatre ou cinq mois plus tard, pendant l’entre deux tours de l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai 2017, ce débat-là a bel et bien été annihilé par une campagne où l’on a plus parlé de l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon et des falk news fusant sur Twitter à propos d’Emmanuel Macron, que de l’impact des civic tech sur le «faire» démocratique des citoyens que nous sommes. Et c’est dans ce contexte, le 2 mai 2017, que La Vie des idées, site intellectuellement reconnu, associé au nom de l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon, publie «Citoyen hackeur, enjeux politiques des civic tech», article de Clément Mabi. Qui écrit : 

Non, en soi on ne peut pas véritablement transformer la démocratie et ses institutions par le seul biais des outils numériques (…), la question de l’équipement ne doit pas faire passer au second plan la réflexion sur la nature du projet politique embarqué par ces dispositifs.

Les civic tech résistent mal à l’épreuve des élections

Symbole de cette foi en la capacité des outils numériques à faire évoluer la démocratie, le collectif #MaVoix a organisé le 6 mai 2017 «un tirage au sort» qu’il a qualifié d’historique : «86 femmes et hommes ont été désigné.e.s candidat.e.s aux législatives, titulaires et suppléant.e.s dans 43 circonscriptions engagées par #MaVoix pour les législatives de juin 2017.» Son objectif, finalement réalisé dans moins de 8% des 577 circonscriptions françaises, est en effet de «hacker l’Assemblée nationale en faisant élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort qui voteront pendant 5 ans sur toutes les lois comme leurs électeurs le décideront.» Mais combien de personnes ont-elle été touchées par cet événement, la veille du deuxième tour de l’élection présidentielle ? Entre le discours enthousiaste de l’article du site de #MaVoix et l’impact potentiel à court terme de cette expérimentation, le fossé est grand. Ce qui n'enlève rien à l'intérêt de la démarche, en particulier pour les citoyens l'ayant vécu. Sur un registre proche de #MaVoix, comme l’explique Clément Mabi : 

LaPrimaire.org a abouti, après un long processus démocratique sur Internet, au choix d’une candidate de la société civile : Charlotte Marchandise, qui a ensuite tenté, comme tous les autres candidats, de réunir les conditions pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle, symbole de la tradition républicaine. Mais elle n’a pu réunir que 135 signatures en deux mois. Le “hacking” de la politique institutionnelle par LaPrimaire.org a donc fait long feu, en tout cas pour cette fois. Il ne faut jamais sous-estimer la résilience des institutions de la Ve République.

De la même façon, le pourtant très médiatique Alexandre Jardin n’a collecté que 165 parrainages pour sa candidature à la Présidentielle au nom de son mouvement d’opposition à la mainmise des partis, Bleu Blanc Zèbre, et de sa Maison des citoyens. Mais à supposer que le romancier trublion de la politique et la candidate désignée par LaPrimaire.org aient pu se présenter effectivement, auraient-ils pu être autre chose que des «petits candidats» de plus ?

La stratégie qui consiste à vouloir d’abord entrer dans le système pour ensuite le réformer est une veille tactique politique, qui n’a pas vraiment fait ses preuves… Une démarche de changement ne peut pas être pensée en dehors des rapports de pouvoir. Dans quelle mesure doit-elle accepter de respecter des règles qui lui sont intrinsèquement défavorables ?

Un enjeu de démocratie et non de numérique

Et si les civic tech n’étaient pour l’instant que l’un des symptômes d’une crise de notre démocratie plutôt que l’une de ses solutions majeures, comme d’aucuns discours l’affirment pourtant ?

Le constitutionnaliste Dominique Rousseau, qui a inspiré le candidat du Parti socialiste Benoît Hamon, parle de la nécessité de construire une «démocratie continue» plutôt que cette pseudo démocratie réduite au rituel spectaculaire du vote. Hamon s’est d’ailleurs appuyé sur deux acteurs des civic tech et auteurs du livre Le coup d’État citoyen, ces initiatives qui réinventent la démocratie (La Découverte, 2016), Elisa Lewis et Romain Slitine, pour mettre en place un «conseil citoyen» de 21 hommes et 21 femmes tirés au sort… Ce conseil a recueilli «plus de 26 000 contributions» et a vu pas mal de ses préconisations intégrées dans le programme du candidat, par exemple pour l’abrogation du délit de solidarité ou la création d’un «congé de campagne» pour les citoyens souhaitant se présenter à un mandat électif.

Là encore, la décision finale est revenue à l’homme politique et lui seul, et non aux citoyens, ce qui limite la portée de l’initiative, au-delà du mauvais score du candidat lui-même au 1er tour. Mais la démarche n’en est pas moins intéressante, et va tout de même au-delà de la bonne conscience.

Que penser, sur un autre registre, des longs développements du candidat Jean-Luc Mélenchon pour l’instauration d’une VIe République, du début à la fin de sa campagne ? Son projet d’une assemblée constituante pour revoir notre système démocratique, comme le conseil citoyen de Benoît Hamon qui lui aussi soutenait l’idée d’une VIe République, sont-ils en phase avec les rêves des civic tech ?

 Je ne suis pas certain que les projets se rejoignent, mais l’on peut tout de même constater une aspiration partagée vers plus “d’ouverture” de la démocratie et la diffusion de ses principes (participation, transparence et collaboration), du moins de ce côté-ci de l’échiquier politique. C’est peut-être le signe d’une prise de conscience, d’une volonté nouvelle de certains cadres politiques d’utiliser des outils et de s’inspirer de l’esprit de la civic tech, mais la mise en œuvre reste à inventer.

Collaboration avec les institutions ou contre-démocratie ?

Dans l'entretien détaillé qu’il nous a consacré et que nous avons mis à jour après l’élection présidentielle pour notre petit bouquin en format PDF feuilletable, le chercheur décrit les trois familles qui composent selon lui les civic tech. La première qu’il y décortique «prolonge le projet de la démocratie participative qui se développe et s’institutionnalise depuis maintenant une vingtaine d’années». Prenant la démocratie comme un «marché» via tout un discours marketing, elle semble pour le moment la plus importante des trois. La deuxième famille, qui cherche donc à «hacker le système», se heurte quant à elle à la rugosité, à l’inertie des institutions et des élus de la Ve République. Reste la troisième famille, se positionnant dans «une logique de contre-pouvoir», que Clément Mabi n’est pas loin de considérer comme la plus réaliste en pratique :

Chacune à leur façon, les trois font avancer un tant soit peu les enjeux de démocratie, ne serait-ce qu’indirectement, par la mobilisation de certains citoyens, jeunes pour beaucoup. La troisième famille est juste celle qui propose la vision la plus ambitieuse d’usage du numérique, qui correspond le mieux à l’ADN de ses technologies. En effet, la question qu’elle pose dépend moins du système politique en tant que tel : ses “activistes”, comme on dit, se positionnent à sa périphérie, et s’interrogent sur leur capacité à peser sur le débat public, à intervenir sur le fonctionnement des institutions depuis leur marge, sans en prendre le contrôle direct.

Dans notre entretien, et de façon plus structurée encore dans son récent article pour le site La Vie des idées, le chercheur de l’Université de Technologie de Compiègne croise ces trois catégories avec deux axes de positionnement : d’une part une logique de collaboration ou à l’inverse de critique des pouvoirs publics, donc de «contre-démocratie» ; d’autre part un objectif d’approfondissement ou au contraire de transformation de la démocratie institutionnelle… Ce qu’il résume dans un graphe d’une grande clarté :

Cartographie et typologie des civic tech
Cartographie et typologie des civic tech, tirées de l’article de Clément Mabi pour La vie des idées «Citoyen hackeur».

La mauvaise nouvelle, c’est que les civic tech s’avèrent très loin de leur horizon affiché de transformation de notre système politique, donc d’empowerment des citoyens. Pire : incapables de changer quoi que ce soit par elles-mêmes, elles ne pourront faire l’impasse sur une analyse de la façon dont le design des technologies incite, contraint et encadre le «faire politique». La bonne nouvelle, c’est qu’elles traduisent le désir d’un renouveau de la démocratie au-delà du cirque électoral, et qu’une minorité de la classe politique semble prendre acte, pour la première fois, de cette nécessité d’une réinvention. Tout ou presque reste à construire. N’est-ce pas là, au fond, la définition même d’une véritable démocratie en actes : non pas un statut figé dans quelque République, mais une quête à jamais insatisfaite d’un partage réel du pouvoir politique entre tous les citoyens ?

 

Par Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

Ecouter notre entretien complet avec Clément Mabi

Une discussion autour des civic tech et de ses trois familles par Clément Mabi, maître de conférence en Science de l’information et de la communication à l’UTC (Université de Technologie de Compiègne).

Durée : 45mn Télécharger
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