Simultanéité, interactivité, perte de latéralité... - 1/3
Avec pas mal de provocation, vous dites souvent que l'interactivité est à l'information ce que la radioactivité est à l'énergie...
L'interactivité pose le problème de la simultanéité. Au Moyen-âge, la vie se comptait en jours, puis elle s'est mesurée en heures voire en minutes et en secondes, notamment avec les Temps modernes et les révolutions industrielles. Nous passons aujourd'hui à la pico-seconde ou à la nano-seconde. La simultanéité est, je dirais, le comble de l'instantanéité, ce que les terroristes ont d'ailleurs compris. Je donne toujours l'exemple de l'attentat de la gare d'Atocha, en mars 2004 en Espagne. Ce n'est pas un hasard si les attentats terroristes visent ces lieux multimodaux. Les terroristes s'étaient synchronisés pour faire exploser la gare au moment d'une forte affluence. Sans le retard de certains trains, il y aurait eu bien plus de morts, avec le lieu qui se serait sans doute effondré. Cet exemple illustre la puissance de la simultanéité, de cette instatanéité du temps réel qui est sous-jacente à la notion d'interactivité.
Pourtant, l'interactivité, pour la majorité des gens, signifie plutôt une interaction avec la machine, et une interaction entre personnes via une machine, ce qui est loin de l'explosion de la gare d'Atocha...
Oui, mais ils oublient que la logique électronique, la logique de la vitesse, cette «dromologique» comme je l'appelle a son revers. Bien sûr que c'est merveilleux d'interagir. Mais tout dépend de l'esprit que l'on met dans ce terme.
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A la périphérie de ce terme d'interactivité, se pose une question importante, que vous posez très bien dans «L'université du désastre», votre dernier livre : celle de la perte de la vision latérale pour qui ne vit plus que via les écrans...
Ça, c'est capital. Effectivement, on assiste avec les écrans à une focalisation du regard. Je rappelle que si les animaux ont des yeux là (Il montre ses tempes), c'est que la latéralisation est nécessaire à la survie. Parce que l'attaque surprise ne vient pas de devant mais de derrière. Tous les animaux le savent. Nous aussi, notre champ visuel ne se résume pas à la vision frontale. Or déjà, avec la voiture, cela change : plus la vitesse est grande, plus on se focalise sur le parebrise, mais aussi dans l'axe de l'accélération. Je dirais que plus on va vite, plus on est focalisé. D'où le rétroviseur. Donc on perd la vision latérale. Or ce qui était le cas du parebrise ou du cockpit dans l'avion devient le phénomène de tous les écrans. On a l'écran de la télé, on a l'écran du portable, et donc notre vision se réduit, elle perd de son champ latéral, elle s'évanouit dans sa latéralité. D'où une sorte d'aveuglement latéral, et de vision frontale obligatoire. D'abord parce qu'on va vite, comme en voiture, ensuite parce qu'on regarde les informations sur son téléphone portable ou le GPS pour suivre son chemin, ou encore qu'on regarde son ordinateur. Les écrans deviennent le nouveau champ visuel, au détriment de la phénoménologie. Car vivre, c'est être autour et pas seulement devant. La phénoménologie, c'est le champ visuel, et pas seulement visuel d'ailleurs. Là, on perd le champ pour l'écran. Moi, je fais une ascèse des écrans. Je n'ai même pas de télévision. Mais à La Rochelle, ne serait-ce que dans la rue, je constate à quel point les gens perdent la sensibilité à ce qui les environne. Au point que quand on vient dans leur champ latéral, ils ont une réaction négative. Pourquoi ? Parce qu'ils ne contrôlent plus, ils ne voient pas la personne qui arrive là. Ils sont frontalisés. C'est un signe d'aveuglement très grave, mais aussi d'agressivité. Quelqu'un de surpris, c'est quelqu'un qui a une mauvaise réaction. C'est rare, la bonne surprise. La surprise déclenche des phénomènes d'autodéfense. Voir les résultats de cette frontalisation dans son quotidien, c'est très étonnant...
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C'est là, d'ailleurs, où l'on rejoint cette histoire de terre natale...
Tout-à-fait. C'est l'horizon que l'on perd. J'ai écrit un livre qui s'appelle «Un paysage d'événements», pour bien montrer que si la campagne est un paysage, sans trop d'événements en dehors de l'événement naturel des saisons, la ville est un paysage d'événements. Ce qui est important, c'est ce qui survient, dans les vitrines, dans la fille qui passe, etc. Cela remplace la végétation, à condition d'écarquiller les yeux, de bien garder la vision latérale.
Cela rejoint cette autre idée qui m'a fait sourire (jaune) dans votre dernier livre, cette tendance à ce que nous devenions tous des hommes végétaux...
Oui, c'est notre photosensibilité, ce que j'ai appelé l'inertie photosensible. C'est effectivement que l'on commence à se comporter comme des végétaux, c'est-à-dire qu'on réagit à la lumière. On devient héliotropique, comme une plante dont l'orientation se fait en fonction de la lumière. L'addiction aux écrans provoque chez nous le même type de phénomène. Il y a un héliotropisme des écrans qui fait que, de l'espèce animale, on est en train de glisser vers l'espèce végétale. En plus, la photosensibilité, c'est la sensibilité aux affects, aux sensations. On est en train d'arriver, avec la possibilité d'une simultanéité des émotions, à ce que j'ai appelé le communisme des affects. C'est-à-dire une communauté de sensations et d'émotions, ressenties simultanément au même endroit, qui remplacerait la communauté d'intérêts des classes sociales. Donc, on peut imaginer un communisme des affects qui remplacerait le communisme des classes, et donc la lutte des classes. Et quand on voit le rôle des médias dans la politique aujourd'hui, de ces top modèles politiques que sont aussi bien Ségolène qu'Obama, je ne parle pas de politique là mais de leurs images, on est frappé par cet héliotropisme.