E+ ou l’élève augmenté

E+ ou l’élève augmenté

Accessoires, smart drugs, implants : la panoplie de l’élève de demain ?

La technologie a envahi la classe. Les élèves nagent en pleine réalité virtuelle, en temps réel et en 3D. Ils se dopent afin d’augmenter chimiquement leurs capacités cérébrales, chargent et déchargent leur mémoire en fonction de leurs besoins. Cette projection, aussi fantasque qu’elle puisse paraître, n’en est pas moins très sérieuse et riche de promesses, positives et négatives, pour le futur proche.

La réalité virtuelle générée par des expériences immersives ou des objets connectés, les smart drugs ou les implants biotechnologiques traduisent un même objectif: celui d’augmenter les capacités de l’humain, et dans le cas de notre sujet, de l’élève. C’est ce dont témoignent les propos de Neil Selwyn, prospectiviste et enseignant à l’Université Monash, la plus grande faculté d’Australie.

Dans un cas extrême d’augmentation, nous pourrions un jour acquérir des savoirs sans les apprendre, simplement en les téléchargeant, à l’image de Néo avec les arts martiaux dans le film Matrix des frères Wachowski.

La perspective de l’élève augmenté, également appelé E+ pour reprendre l’abréviation H+ de l’humain augmenté tel que vu par le mouvement transhumaniste, soulève des questions fondamentales sur l’éducation. Qu’apprendrons-nous demain ? Sera-t-il même encore nécessaire d’apprendre ?

Born into virtual reality

Déjà en 2014, le recours à la réalité virtuelle dans la pédagogie permet aux élèves d’apprendre différemment et donne lieu à de nouvelles interactions. Des dispositifs relativement simples permettent aux élèves d’accéder à des espaces de communication à distance. Une classe francophone et une classe anglophone dialoguent par exemple en vidéoconférence dans le cadre d’un cours de langue, grâce au programme Skype in the classroom. Une autre classe reçoit virtuellement un artiste qui se trouve physiquement à 2 500 km de distance, afin qu’il apprenne aux élèves quelques astuces pour dessiner…

Certaines écoles ont également recours à la réalité virtuelle pour permettre aux élèves d’assister à un événement culturel sans se déplacer : des milliers de collégiens britanniques ont pu assister depuis leur ordinateur à l’acte 1 d’une pièce de théâtre de Tim Crouch, «I, Cinna». À l’issue de la diffusion, une session de questions/réponses en direct a permis aux élèves d’échanger avec le metteur en scène et un des acteurs.

La réalité virtuelle devrait devenir de plus en plus immersive. Selon Neil Selwyn, il sera bientôt possible pour les élèves de se déplacer dans une représentation virtuelle de lieux disparus, comme Pompéi ou le Parthénon, etc. Ils pourront explorer les lieux, interagir avec eux, déterminant leur propre parcours. Il suffit de regarder les technologies à l’œuvre dans le jeu vidéo pour s’en convaincre. Le masque de réalité virtuelle Oculus Rift a marqué le dernier CES (Consumer Electronic Show) à Las Vegas. Les joueurs naviguent dans un espace virtuel en 3D en bougeant la tête ou à l’aide d’une manette de jeu.


Des joueurs équipés du système de réalité virtuelle Oculus Rift au CES 2014 (Source : Digital Trends).

Imaginez une salle de classe dont les étudiants seraient tous équipés d’Oculus Rift… Etrange sensation d’une réalité virtuelle qui vous coupe de la réalité en vous rendant aveugle et sourd. Plusieurs vidéos sur Internet montrent de très jeunes enfants essayant Oculus Rift. Après les digital natives (les natifs du numérique), aurons-nous bientôt les born into virtual reality (la génération née dans la réalité virtuelle) ?


Capture d’écran d’une vidéo montrant un très jeune enfant naviguant dans la réalité virtuelle.

Jim Blascovich, professeur de psychologie à l’université de Californie et directeur du centre de recherche sur les environnements virtuels, estime plausible qu’un enfant bercé dans un monde virtuel depuis son plus jeune âge pourrait ne pas savoir faire la différence entre univers virtuel et univers réel.

L’usage de la réalité virtuelle dans l’éducation est certes prometteur, mais un accompagnement restera visiblement nécessaire…

L’élève ultra connecté

D’ici quelques années, la réalité augmentée (consulter notre dossier), aujourd’hui embryonnaire voire anecdotique, devrait prendre une place conséquente dans notre quotidien. Il ne s’agit, plus comme la réalité virtuelle, de concevoir une copie dématérialisée et ressemblante (ou non) de la réalité, mais d’ajouter une dimension virtuelle à la réalité elle-même. La réalité augmentée donne accès à des informations contextuelles en temps réel. Les objets connectés en sont le bras armé. Et nul doute qu’ils atterriront en nombre dans les salles de classe.

Selon l’Idate, il y avait plus de 15 milliards de «choses» connectées à Internet en 2012 contre 4 milliards en 2010. En 2020, il devrait y en avoir 80 milliards. Dans les pays occidentaux, une famille de quatre personnes possède aujourd’hui 10 objets connectés en moyenne contre 25 en 2017, 50 en 2022.


Vidéos : la vie au quotidien en réalité augmentée imaginée par l’artiste Keiichi Matsuda.

L’objet le plus attendu reste les lunettes connectées de Google, qui permettent d’afficher des informations visibles uniquement par le porteur des lunettes : consultation de messages, guidage, recherches Internet… D’autres objets connectés comme les montres, les bracelets, même les vêtements, se développement rapidement.


La réalité augmentée avec les lunettes Google.

Les traducteurs en temps réel seront aussi à suivre de près, comme le Google Babel, car ils questionnent, pour les élèves du futur, la nécessité d’apprendre des langues étrangères, tout du moins dans le cursus général. Pour le nom de son projet, Google s’est inspiré du livre de science-fiction fantaisiste de Douglas Adams, « Le guide du voyageur galactique ». Dans le livre, les personnes se glissent un Babel fish (poisson Babel) dans l’oreille et instantanément comprennent n’importe quelle langue…

L'anthropologue américaine Amber Case, directrice du centre de R&D ESRI, décrit les nouvelles technologies comme un prolongement naturel de nos corps. Les objets connectés sont une extension de nous-mêmes, ils augmentent nos capacités, nous confèrent des «superpouvoirs», avec la crainte toujours présente qu’ils prennent le pouvoir sur nous.


Devenons-nous un nouveau genre d'homo sapiens, fixé devant nos écrans et cliquant sur des boutons en tous genres ?

L'anthropologue américaine Amber Case, directrice du centre de R&D ESRI, décrit les nouvelles technologies comme un prolongement naturel de nos corps. Les objets connectés sont une extension de nous-mêmes, ils augmentent nos capacités, nous confèrent des «superpouvoirs», avec la crainte toujours présente qu’ils prennent le pouvoir sur nous.

Les élèves équipés de multiples objets connectés n’auront plus besoin d’antisèches collées sous leurs chaussures. Il faudra peut-être truffer les salles d’examen de brouilleurs d’ondes... Ou alors accepter cette connexion permanente et repenser totalement la définition de l’apprentissage et de ses contenus. Il y a vingt-cinq ans, l’introduction de la calculatrice en cours et en examen faisait polémique. A écouter, les plus réfractaires, les élèves n’allaient plus savoir compter. Finalement, les élèves se sont mis à programmer des fonctions.

Le fait d’être connecté en permanence et donc de pouvoir vérifier une information ou de chercher des réponses permet de développer d’autres compétences que la mémoire et permet en un sens de pousser la réflexion plus loin. Ainsi dans l’évaluation, la restitution de connaissances deviendra sans aucun doute moins centrale que l’utilisation de différentes informations trouvées afin de structurer une pensée.

Des drogues qui rendent plus intelligent ?

L’accroissement des capacités peut être obtenu par d’autres voies que celles des nouvelles technologies. Les smart drugs désignent des médicaments utilisés par des individus sains afin d’accentuer certaines facultés ou juste afin de «tenir le coup» devant la pression et le volume de travail demandé. Certains de ces médicaments font partie des substances réglementées assimilées aux stupéfiants. Reste que le dopage à l’école n’est pas un nouveau phénomène, comme le montre cette vidéo de l’INA datée de 2004.


Dopage dans le monde du travail ou à l'école (INA, 2004).

Aujourd’hui, très répandu dans  les universités prestigieuses aux Etats-Unis ou en Angleterre, le recours au smart drugs tend à se propager plus largement sur les campus, un peu partout dans le monde.

Caféine, benzodiazépines, bétabloquants, méthylphénidate, opiacés... Selon une étude du Secrétariat d'Etat à l'économie de la Suisse, 38% des travailleurs du pays auraient consommé de telles substances en 2012, cette consommation s’étendant aux élèves en préparation d’examens.

Il y a des médicaments pour tout : favoriser la mémoire et la concentration, réduire le besoin de sommeil ou au contraire vous aider à le trouver, calmer les angoisses, contrer la timidité… et aussi vous transformer en maître Capello pendant quelques heures (on peut toujours rêver !).


La dromardenne, une gélule qui vous rendrait omniscient pendant quelques heures…

Plus sérieusement, selon une enquête d’Alan Schwarz pour le New York Times, le développement des smart drugs à l’école serait préoccupant. Parmi les substances utilisées, des amphétamines, détournées de leur but premier : le traitement du trouble déficitaire de l’attention (TDA/H). Le Modafinil, ordinairement prescrit pour traiter la narcolepsie, est également très populaire et utilisé pour ne plus ressentir le besoin de sommeil. Autre produit répandu, la Ritaline agit sur les neurotransmetteurs, des composés chimiques dont la mission est de gérer la concentration, l'humeur, ou la mémoire d'un individu. Et en l’occurrence d’un élève ou d’un étudiant…


Le Modafinil, stimulant utilisé dans le traitement de la narcolepsie et de l'hypersomnie idiopathique.

Les effets secondaires s’avèrent particulièrement néfastes à moyen terme et les deux destinations «favorites» du dopage chimique sont aujourd’hui les urgences et les cures de désintoxication. Pourtant, en 2008, dans la très sérieuse revue Nature, sept neuroscientifiques américains se sont prononcés en faveur de l’usage légalisé de ces boosters de performances cognitives.

Le phénomène touche également l’Europe, un étudiant sur sept en Suisse aurait déjà eu recours à ce type de dopage. L'enquête menée auprès d’étudiants d’universités de Zurich et de Bâle révèle également que 94% des sondés connaissent bien ces produits. L’Italie a recensé pas moins de 280 produits assimilables aux smart drugs.

En Angleterre, selon, Laurie Pycroft, un étudiant en maîtrise à Oxford, un quart des élèves de la célèbre institution britannique carbure au Modafinil :

Avec ça, je n'ai plus besoin de dormir. C'est plus efficace que la caféine et on est beaucoup moins nerveux (…) les personnes qui m'en vendent sont des gens de ma promo. On est loin de l'image du dealer à cagoule dans une ruelle sombre.

En France le magazine Technikart fait l’apologie de ces smart drugs en dressant un top 10 avec mode d’emploi. Par exemple, MODIODAL serait le nouveau dopant idéal pour les sportifs de haut niveau et les gros bosseurs. DEPRENYL, en revanche, serait la drogue des créatifs. SERMION, de son côté, améliorerait la circulation sanguine dans le cerveau sans augmenter la tension artérielle ni le rythme cardiaque ; bref, la drogue qui ouvrirait les volets de la neurosensibilité…

Si les smart drugs inquiètent aujourd’hui surtout les médecins et psychologues à cause de leurs effets à long terme sur la santé, ils devraient également alerter les acteurs de l’éducation. En effet, la charge de travail, l’exigence des cursus, les pressions scolaires et familiales, la mise en compétition systématiques des étudiants entre eux ont sans doute une grande part de responsabilité dans cet usage de substances chimiques.

Des élèves cyberpunk

Il reste une ultime possibilité d’augmentation pour les élèves : fusionner carrément avec la machine.

À l’instar des implants cochléaire, qui équipent plus de 200 000 sourds de par le monde pour transformer le son en signaux électriques compréhensibles par le cerveau, les implants ne sont déjà plus de la science-fiction. Ils concernent aujourd’hui les personnes malades ou atteintes d’une déficience. Mais d’ici quelques décennies, ces implants pourraient en théorie équiper les individus souhaitant améliorer certaines de leurs capacités (ce pourrait être un nouveau débouché pour les centres de chirurgie esthétique…).


Rétine artificielle (Inserm).

L’imaginaire cyberpunk de William Gibson, décrit dans son livre de 1984 Neuromancien, pourrait alors devenir une réalité. Mieux : l’on pourrait s’enficher dans le crâne des implants de traduction de langue ou de personnalité comme ceux conçus il y a vingt-cinq ans par son collègue lui aussi cyberpunk George Alec Effinger !


Dans le jeu vidéo Deus Ex, Human revolution, le héros qu’incarne le joueur est un homme augmenté, avec implants et bras bionique.

Pour ce qui intéresse les étudiants, les implants pourraient concerner directement le cerveau et non uniquement l’extension d’une capacité physique. Les neuroscientifiques cherchent à décrypter notre cerveau et certains s’enthousiasment à l’idée d’augmenter nos capacités cérébrales. C’est le cas du Professeur Berger.

Theodore Berger est un neuroscientifique, chercheur à l’Université de Californie du Sud. Il poursuit depuis plus de vingt ans des recherches sur la mémoire à long terme et en particulier sur le processus de mémorisation. Son but est d’augmenter les capacités mémorielles de l’homme grâce à une puce implantée dans le cerveau et connectée à un ordinateur.

Il n’a pas encore craqué le code qui nous permettrait à loisir de charger, décharger, échanger des portions de mémoire, mais ses recherches promettent dans un futur proche de restaurer une capacité de mémoriser aux personnes souffrant d’une déficience de l’hippocampe, suite à un AVC, un Alzheimer, une crise d’épilepsie, etc. Les chercheurs ont dores et déjà pu expérimenter un dispositif d’inscription de la mémoire via un support externe sur des rats et des singes. « Il ne s’agit pas de remettre des souvenirs dans le cerveau, mais de restaurer la capacité de générer des souvenirs » précise Theodore Berger.

Au printemps dernier, l’équipe de Berger a pu démontrer qu’il était également possible d’aider des singes à accéder à des souvenirs enfouis dans une partie de leur cerveau. Dans le cadre de cette expérience, elle a drogué les primates avec de la cocaïne, provoquant des troubles de la mémoire. Avec l’implant en place, les singes ont pu contrebalancer l’effet de la drogue et faire fonctionner leur mémoire correctement. Et l’équipe de Theodore Berger a commencé à tester sa puce sur les humains


Keynotes vidéo de théodore Burger :Theodore Berger: Neuroengineering - The Future is Now

De tels implants pourraient peut-être dans le futur pallier nos trous de mémoire en indexant nos souvenirs et nous connecter sans couture à la mémoire collective ou à celle de nos voisins si nous ne possédons pas l’information dans nos circuits neuronaux. Ainsi, apprendre une leçon, un théorème ou un poème n’aura définitivement plus d’intérêt, car cela ne présenterait plus aucune difficulté. Ce serait un peu demain comme apprendre aujourd’hui par cœur les numéros de téléphones de vos amis, dormant tranquillement dans votre smartphone et stockés dans le cloud.

Emmanuel Hogg, directeur de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et auteur du livre «Mémoire année zero», craint déjà que Google n’engendre «une déculturation massive d’une société qui ne prendrait plus la peine d’apprendre quoi que ce soit puisque la machine peut se souvenir à sa place» (Lire l’article “Google nous fait-il tout oublier ?”, Digital Society Forum).

Avec les élèves cyborg, nous changeons d’échelle. Ils n’auront réllement plus besoin d’apprendre, étant donné qu’ils pourront immédiatement savoir.  Il est amusant de réaliser que cette affirmation contient son propre contre argument : le fait même que nous puissions acquérir des savoirs artificiellement et instantanément, induit que nous pourrions les perdre tout aussi brutalement, même temporairement.

Imaginons par exemple, que les connaissances ou les compétences se vendent par brique. Vous achetez l’intégrale de Shakespeare. Une fois chargée, vous pouvez réciter Hamlet ou Macbeth sans erreur, vous connaissez le contexte historique, les subtilités linguistiques… Mais si vous l’avez achetée pour une durée déterminée, que restera-t-il de cette connaissance, une fois qu’elle sera désactivée ?

Nous avons déjà oublié nombre de nos apprentissages scolaires. En effet, qui se rappelle, une fois adulte, des règles des puissances négatives ou de la formule de calcul du foyer optique ou encore de l’histoire précise de la IIIe république ? Comment cela se traduira-t-il pour une connaissance que nous aurons reçue artificiellement, c’est-à-dire que nous n’aurons pas appris ? Comment s’inscrira-t-elle dans notre mémoire à long terme ? Comment aurons-nous intégré ou non cette connaissance dans notre construction globale ? Utiliserons-nous moins notre cerveau à mesure que nous nous appuierons de plus en plus sur la machine ? Verrons-nous, dans la suite du célèbre jeu Nintendo DS « Quel âge à votre cerveau ? », se développer des cours de gym cérébral pour muscler notre cerveau désœuvré ?

Aujourd’hui, nous sommes déjà nombreux à sentir une frustration lorsqu’au cours d’une conversation, nous ne pouvons pas nous appuyer sur Wikipédia ou Google pour vérifier ou trouver une information. Hors connexion, nous nous sentons moins précis, diminués, mais nous pouvons encore tenir une conversation sensée. De la même façon, il paraît primordial de rester capable demain de penser hors augmentation, quitte à accepter une performance moindre.

L’apprentissage construit une forme d’autonomie. L’augmentation artificielle ne construit-elle pas potentiellement une dépendance et l’illusion de la connaissance ? François Taddéi, auteur d’un rapport pour l’OCDE, «Former des constructeurs de savoirs créatifs et collaboratifs», apporte une piste intéressante :

Socrate redoutait déjà les livres, car ils pouvaient donner l’illusion de la connaissance à celui qui les possédait. Comment verrait-il aujourd’hui Internet avec des élèves qui plagient la première page trouvée via un moteur de recherche sans questionner ce qu’ils trouvent ? Comment questionnerait-il à l’heure de Google ? Mais Internet, c’est plus qu’une somme de textes : c’est aussi une formidable manière d’interagir. Or, pour Socrate, c’est dans l’interaction et le questionnement que peut naître la connaissance.

L’élève augmenté serait donc plus que la somme de ses augmentations et ouvrirait une connexion plus large à la connaissance collective. En revanche, pour reprendre Socrate et son célèbre pharmakon, il est probable que les biotechnologies et autres implants, comme l’écriture, l’imprimerie ou le numérique, soient à la fois un remède et un poison.

Conclusion : l’élève diminué ?

La perspective de l’élève augmenté interroge donc la raison même de l’éducation comme nous la connaissons : apprendre. Et par un effet de boomerang, elle renforce son importance. Elle questionne les fondamentaux de l’apprentissage. Qu’est-il nécessaire d’apprendre ?

L’utilisation d’accessoires connectés, comme les smartphones aujourd’hui, et sans doute les lunettes connectées demain, bouscule déjà, non pas l’apprentissage en soi, mais ce qu’il est nécessaire d’apprendre. C’est ainsi que le savoir-où, c’est-à-dire savoir accéder aux savoirs, devient une compétence plus cruciale que le savoir lui-même. Une expérience menée par des chercheurs de l’université de Harvard et de Columbia montre d’ailleurs que des étudiants ont déjà tendance à focaliser leur mémoire sur la localisation d’une information plutôt que sur l’information elle-même.

Plusieurs théoriciens et pédagogues vont plus loin, comme François Taddéi ou Mark Prensky, et prédisent que demain il nous faudra apprendre à apprendre et apprendre à désapprendre pour réapprendre, c’est-à-dire à mettre à jour nos savoirs. L’enjeu ne réside plus dans le contenu, mais dans le processus.

La fusion homme/machine, rêvée par les transhumanistes, questionne encore plus  profondément le rapport à l’apprentissage. Mais cette évolution de l’humain reste hors de portée de nos cerveaux, tant il est difficile et hasardeux de penser le futur avec les critères du présent.

Nous pouvons néanmoins anticiper qu’un élève augmenté sera certes plus performant et plus compétent, mais pas forcément plus intelligent ou plus libre. Ainsi, le système éducatif devra aller au-delà de la dépendance probable vis-à-vis des différentes augmentations humaines, afin de garantir les conditions nécessaires à l’émergence d’individus autonomes.

Car sinon, que restera t-il de l’élève une fois diminué de ses augmentations ?


Certains de ceux qui s’opposent aux modifications du corps par la technologie appellent les «élèves +» des iBorg, en référence à l’iPhone d’Apple, le premier objet intelligent du début du 21e siècle, aujourd’hui pour eux synonyme d’aliénation et de débilité. Affiche de Steven Mondelaers (http://www.steven-m.eu/portfolio)


Par Chrystèle Bazin

 

Et pour aller plus loin

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