André Gunthert, l’image sociale

Une nouvelle culture de l’interprétation, de la conversation et du détournement des images

A l’instar de la photographie dès ses origines, l’image est sociale. Et elle l’est aujourd’hui plus que jamais, via sa mise en débat et en circulation sur les réseaux sociaux. Détournée de son contexte pour se muter en une création dérivée afin de nourrir nos conversations en ligne, elle devient parfois le prétexte de ce qu’on appelle un mème. Le chercheur André Gunthert montre à quel point l’image vit désormais de mille feux digitaux, jusqu’à faire l’objet d’une nouvelle compétence des internautes et signifier une prise de parole alternative dans l’espace public.

Utiliser l’histoire de l’image pour mieux lire notre présent

Scène qui pourrait sembler paradoxale en ce 3 mai 2016 : devant nous, dans des bureaux dont les fenêtres donnent sur la très précieuse Galerie Colbert à deux pas de l’ancienne BNF, André Gunthert défait le cellophane d’un beau livre qu’il découvre pour la première fois, alors qu’il l’a dirigé avec Michel Poivert il y a une petite dizaine d’années : L’Art de la photographie, des origines à nos jours Et pour cause : il s’agit de la toute récente version chinoise d’un ouvrage dont l’édition française est sorti en 2007.

André Gunthert est un historien de la photographie, et plus largement de l’image. Mais l’histoire n’est pas pour lui un objet de musée à admirer dans son catafalque. Il l’ausculte, la révèle, la met en question et la conjugue au pluriel, sous ses multiples minuscules plutôt qu’en une unique Majuscule, au travers de ses vies, de ses petites histoires, pleines de désirs et de contradictions. Surtout, il s’en sert pour mieux lire et interpréter les mutations les plus actuelles de notre rapport à l’image à l’âge du Net et des réseaux sociaux, et en profite pour déshabiller les clichés des gardiens de son temple… D’où ces mots, dans son dernier ouvrage de septembre 2015, L’image partagée :

L’histoire est têtue : la photo a bel et bien été inventée par des amateurs pour des amateurs, qui ont autant de légitimité à s’exprimer en son nom que ceux qui ont choisi d’en faire commerce. En étendant de façon toujours plus large la capacité à produire et diffuser les images, la révolution de la numérisation s’inscrit dans la stricte continuité du programme originaire de la photographie.

Le numérique rend l’image encore plus sociale

Non, explique le chercheur, il n’y a aucune différence d’essence entre la photographie analogique et sa sœur cadette de nature digitale : la première n’a en elle-même rien de plus tangible, d’objectif ou de légitime que la seconde. La continuité de matérialité entre la chose captée et sa représentation, revendiquée par certains apôtres de l’analogique, est de l’ordre du fétichisme. Car la véracité accordée ou non à un document tout comme son potentiel impact tiennent avant toute chose à son environnement social, à son statut, aux histoires racontées par et avec l’image, en amont et en aval de celle-ci.

Or la transformation de la photo en information, à défaut de changer l’ontologie de l’acte de capture voire celle de l’image elle-même, en révolutionne les conditions de réception, de transmission, de circulation et d’usage :

Elle modifie de façon radicale les conditions de l’archivage des documents, désormais intégrables à des bases de données numériques, ce que je caractériserai par leur indexabilité. Elle préserve la capacité de modifier les photographes après coup, créant une continuité entre la prise de vue et la post-production, soit une nouvelle versatilité. Elle facilite leur télécommunication instantanée, les faisant accéder à une forme d’ubiquité. Elle permet leur intégration aux contenus diffusables par Internet, et consacre ainsi leur universalité.

Autrement dit : l’image a toujours été et reste plus que jamais sociale. Et c’est bel et bien à ce niveau, dans l’intensité et la façon dont se joue désormais cette socialité de l’image que le numérique change la donne :

Là se situe la mutation la plus cruciale : avec les smartphones, nous sommes en train de fabriquer au jour le jour de nouveaux usages sociaux des images ; tous, nous apprenons un nouveau langage de l’image et de ses usages en contexte. Ce phénomène transforme nos échanges sociaux, mais aussi l’espace médiatique. L’enjeu n’est pas l’hypothétique séparation entre photographie amateur et photographie professionnelle. Le croire, c’est raisonner comme on le faisait au XXe siècle. Nous sommes aujourd’hui dans un espace intégré, communiquant en temps réel. Réaliser une photo, dès lors, c’est beaucoup plus qu’enregistrer une archive, c’est le début d’une conversation.

Quand les internautes font le travail d’une rédaction

Le 15 avril dernier, dans son blog ou plutôt « carnet de recherches », L’image sociale, André Gunthert dévoile ce qu’on appelle un mème, à partir de la photo d’une violence policière, «instantané saisi au vol par le photographe Jan Schmidt-Whitley (CIRIC), le jeudi 14 avril 2016 à 16h32, au croisement de la rue Jean Jaurès et de la rue Bouret». Au départ, donc, il y a la photo d’un professionnel, postée sur son compte Facebook, sans que la grande presse en ait vraiment remarqué la pertinence ou l’impertinence. En revanche, de Facebook à Twitter, ce sont les internautes qui s’emparent de l’image, la discutent, la font circuler et puis la détournent, l’extirpent de son contexte via des collages improvisés qui en dévoilent toute la justesse allégorique.

On est là dans quelque chose de fascinant : l’intrusion du tout venant sur le terrain de l’éditorialisation médiatique. Car ces internautes font exactement le travail qui est habituellement celui d’une rédaction. Il s’est déjà passé quelque chose d’approchant avec la photo du petit Aylan dès le matin du mercredi 2 septembre 2015 : une sorte de présélection sur Twitter et Facebook, avant que les journaux ne choisissent cette image pour la mettre en Une des journaux, le lendemain, jeudi 3 septembre. La photo a donc d’abord circulé du côté des internautes, qui l’ont en quelque sorte choisie après un débat nourri entre non spécialistes.

Mercredi 2 septembre 2015, entre 9h du matin (heure française) et 17h, plus de 250.000 tweets auraient fusé sur Twitter à propos de cette photo d’un jeune enfant syrien, mort sur la plage de Bordrum en Turquie. La réappropriation des images et leur sélection informelle ne sont plus, dès lors, le privilège des médias, et deviennent une compétence largement partagée, et de plus en plus assumée en tant que telle. A l’instar de la photo de violence policière liée aux manifestations de Nuit Debout, ce bouleversement se joue de deux façons complémentaires : d’une part via la transmission et le débat qui accompagne la mise en circulation de l’image ; d’autre part au travers des créations et détournements, du moins pour ceux qui maîtrisent les logiciels de retouche ou de montage, il est vrai de plus en plus simples d’usage pour le simple quidam :

Ces deux niveaux de compétence communiquent : le sens du mème ou du mashup est d’être communiqué afin qu’il circule comme un virus, ce qui lui donne toute son efficacité dans l’espace public. La viralité et la création sont donc directement liées l’une à l’autre. Ce sont les deux volets d’un même système : tout autant que le détournement, la diffusion virale des images manifeste une compréhension, mais aussi une action à travers l’image.

Culture autonome née du Net vs. panique morale des élites

Les mèmes comme celui né du titre Gangnam Style sur YouTube, les mashups montant ensemble des films et vidéos de sources disparates, les machinimas utilisant les moteurs de jeux vidéo, mais également les multiples discussions par les mots ou par les images des réseaux sociaux dessinent les contours d’une culture autonome. Celle-ci semble certes informelle, non structurée en tant que telle, mais elle a ses codes et langages propres, que dénient les chantres de la Culture instituée. Comme l’explique André Gunthert dans un billet de son carnet de recherches, rien n’est plus symptomatique de la négation par les élites de cette culture mise hors-la-loi que la condamnation a priori qu’induit le mot selfie pour stigmatiser des photos de soi et de proches en contexte à des fins de conversations via les fils du numérique :

La critique narcissique de la représentation défend une vision fondamentalement conservatrice d’une société du spectacle figée dans sa hiérarchie des valeurs. Cette approche s’oppose avec violence à une société où chacun prend la parole, et témoigne en son nom de sa vision du monde.

Le chercheur en histoire visuelle a raison de qualifier ce rejet des élites de «panique morale». Cette attitude fait écho à la mise au pilori de la bande dessinée et de la pop psychédélique dans la seconde partie des années 1960, du punk ou de la house music dix et vingt ans plus tard. Mais au-delà de la valeur esthétique des créations plus ou moins pirates de cette culture autonome, ce déni contemporain des selfies, des mèmes, des mashups et autres machinimas prend plus que jamais aujourd’hui une dimension politique. Car ce que d’aucuns souhaitent jeter aux oubliettes de la culture et de l’histoire n’est autre que cette nécessité anthropologique des jeunes et moins jeunes de l’âge digital de s’emparer de leur environnement pour ne pas le subir. Et si cette «panique morale», pour reprendre l’expression d’André Gunthert, était d’abord le signe d’une immense crise démocratique ?

 

Par Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

Écouter notre entretien complet avec André Gunthert

Une grande discussion autour du caractère social de l’image avec André Gunthert, chercheur, titulaire de la chaire d’enseignement d’histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Durée : 55mn Télécharger
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