Culture Mobile a filmé Fred Turner le 16 décembre 2014 sur le site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France et à l’Institut national d’histoire de l’art, rue Vivienne dans le 2ème arrondissement de Paris.

Fred Turner, l’utopie numérique

De l’antifascisme à la cyberculture en passant par la contre-culture

Mélange de foi dans l’information et la toute puissance de la connexion et d’un vocabulaire de changement qui semble parfois tout droit sorti de Mai 68 ou du mouvement hippie, d’où vient l’utopie numérique ? Non seulement de la cybernétique et de la contre-culture des années soixante, répond Fred Turner, mais aussi de l’antifascisme du début des années 1940 aux Etats-Unis. Et c’est l’esprit de ce moment que nous devons retrouver.

«Révolution», «mouvement», «innovation», etc. Dès qu’il parle à la presse ou en public, le cofondateur de Airbnb, Brian Chesky, a sans cesse ces mots à la bouche. Comme si sa société était l’une des filles légitimes de la contre-culture des années soixante. Les Airbnb, Google, Facebook, Apple, Uber et consorts sont-ils sincères dans leur volonté de transformer le monde ? L’utopie numérique qui semble encore leur servir de carburant, du moins verbal, n’est-elle au contraire que de la poudre aux yeux ?

Ce mardi 16 décembre 2014 à l’Institut national d’histoire de l’art dans la Galerie Vivienne à Paris, Fred Turner n’est pas loin de répondre par la négative à ces questions. Turner côtoie pourtant tous les jours les acteurs de la Silicon Valley : il enseigne et mène ses recherches à l’université Stanford, qui se situe en son cœur. Et par un curieux paradoxe, dans le dialogue qui s’instaure entre lui, le costaud Californien et showman à l’américaine, et quelques lettrés français, le voilà qui endosse par surprise la toge du juge voire du procureur contre ses amis de la Silicon Valley et les dérives de l’utopie numérique !

Au cœur de notre grande utopie : tout est information !

Ce mardi soir à l’Institut national de l’histoire de l’art comme deux jours plus tard à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, rue Raspail à Paris, Turner dévoile son travail au long cours : l’exploration des racines culturelles et idéologiques de cette techno-utopie de la Silicon Valley qui est aussi désormais celle de la planète.

Nous le rencontrons pour un long entretien, juste avant sa première conférence. Et là, dès nos premiers échanges, il nous surprend par une définition étonnamment réductrice de cette utopie :

La première clé de l’utopie numérique, c’est l’idée que tout serait fait d’information. La deuxième, puisque tout est fait d’information, c’est que nous pouvons tout manipuler et modeler via les ordinateurs. Enfin, il y a la conviction que les spécialistes de l’information, les techniciens, les créatifs et les entrepreneurs, les gens compétents sur ce terrain peuvent et doivent piloter le monde grâce à ces outils, ces machines d’information.

Quid de l’autonomie, de la créativité, de la notion de participation, de l’accomplissement personnel ou de la liberté individuelle, autant de notions issues de la contre-culture qui semblent émailler les rêves de l’économie dite collaborative ? Quid de la liberté d’expression, au cœur de l’éthique hacker, des combats pour la neutralité du Net comme il n’y a pas si longtemps des Printemps arabes ?

Désormais, argumente le professeur de l’université Stanford, ces idéaux et ces luttes de liberté et d’épanouissement au-delà du business et de la consommation ne concernent que certaines communautés du nouveau monde numérique, comme celle du logiciel libre autour d’un Richard Stallman. La techno-utopie contemporaine repose bien plus sur le credo dans le tout informationnel et sur «le connexionnisme, sur la valeur gigantesque accordée à la liberté de contacter et d’être en contact avec d’autres personnes elles aussi connectées.»

Ce constat, chez Fred Turner, sonne de façon paradoxale. Car toutes ses recherches depuis une dizaine d’années démontrent bien au contraire l’immense richesse intellectuelle et spirituelle des sources de cette utopie numérique. Comme si, nous qui nous agitions dans le bain d’Internet et des «révolutions» censées aller avec, nous avions peu à peu perdu la part la plus belle de cet héritage historique…

La personnalité démocratique contre le fascisme

Et si l’héritage le plus remarquable de notre utopie numérique ne venait pas des révolutions fleuries de la contre-culture californienne mais d’un travail de propagande bien plus ancien ? Mais pas de n’importe quelle propagande : celle imaginée par les Etats-Unis entre la fin des années trente et le début des années quarante pour soutenir la guerre contre le Japon et l’Allemagne nazie, et contribuer de la sorte à façonner une «personnalité démocratique» contre la «personnalité fasciste».

Car selon les psychologues, sociologues ou anthropologues à l’époque réunis sous la bannière du Comité pour la morale nationale mis en place par le Président Roosevelt, l’enjeu était de rompre avec la logique unidirectionnels des mass médias, parfaitement maîtrisée par les nazis, et créer ainsi non plus un individu soumis, mais un individu «démocratique, c’est-à-dire capable de faire des choix, de réfléchir et de collaborer avec d’autres, d’être antisexiste et antiraciste.»

Pour le Comité de la morale nationale, il fallait répondre à la personnalité autoritaire dessinée par les mass médias, au modèle de diffusion fondé sur un seul émetteur et plusieurs récepteurs passifs, par des médias géographiquement distribués, des environnements médiatiques et sensoriels au sein desquels chaque personne serait libre de choisir les images, les sons et plus largement les messages les plus signifiants pour elle.

Les premiers shows multimédias : des «environnements immersifs démocratiques» !

C’est donc pour créer des «environnements immersifs démocratiques», que ce Comité monté par les Etats-Unis à des fins de propagande collabore avec des artistes d’avant-garde, réfugiés du New Bauhaus comme Herbert Bayer. Ainsi naissent les premiers shows multimédias, non avec des délires de drogue et de libération sexuelle, mais grâce à des spectacles militants comme Road to Victory, présenté en 1942 au MoMA, Musée d’art moderne de New York…

Ce type d’environnement multimédia s’est fortement développé ensuite, et s’est transformé au fil du temps. D’un côté, il a continué à être utilisé à des fins de propagande, en particulier par les Etats-Unis. D’un autre côté, il a connu de nouvelles vies dans le monde des arts, en particulier à partir du travail de John Cage. Les happenings des années soixante viennent de là, tout comme les shows psychédéliques en Californie. J’irais jusqu’à affirmer que ce concept d’environnement multimédia a essaimé jusqu’à Facebook et aux médias sociaux d’aujourd’hui.

Cybernétique et contre-culture «néo-communaliste»

L’héritage sur lequel repose l’utopie numérique est évidemment bien plus large que cette seule «personnalité démocratique» américaine, quelque peu provocante pour nous autres Européens. Fred Turner n’oublie pas, dans ses propos, l’influence de la cybernétique des années quarante et cinquante, d’abord sur tout un pan de la contre-culture, puis dans la foulée sur la cyberculture :

Norbert Wiener et les cybernéticiens voient les personnes comme des ordinateurs, mais des ordinateurs libres, se nourrissant du feedback des autres, se réactualisant sans cesse. Des machines, peut-être, mais apprenantes, à l’opposé des machines industrielles mécanisés du monde d’Hitler, non de l’ordre de la massification, mais de la liberté des individus. Pour eux, les systèmes d’information digitaux produisent un univers collaboratif et offrent une manière de piloter le monde de façon très émancipatrice.

L’idée que «tout est information» vient de la cybernétique. Mais attention, nous prévient Fred Turner, au-delà de ce credo qui nous paraît si réductionniste, la cybernétique cultivait aussi une dimension politique. Or ce qui a peu à peu disparu, lorsque toute une frange de la contre-culture s’est inspirée de la cybernétique, et que cette assimilation de la cybernétique par la contre-culture s’est mutée en cyberculture, c’est cette ambition d’ordre politique. Là, selon Turner, serait la césure, et la cause de la perte de densité de cette utopie qui habite encore et toujours les discours de la Silicon Valley.

Dans les années soixante se creuse en effet un fossé entre deux branches de la contre-culture : d’une part la Nouvelle Gauche (New Left) et le Free Speech Movement de Berkeley, d’autre part les hippies, «néo-communalistes» californiens pour lesquels l’essentiel tient au changement individuel et à la capacité d’atteindre au sein de communautés un plus haut niveau de conscience. Pour eux, en effet, la politique n’est pas une solution, mais le cœur du problème :

Le rejet de toute organisation politique par Stewart Brand et les néo-communalistes les ont contraints à trouver d’autres façons de changer le monde. Ils croyaient pouvoir changer le monde à la façon des cybernéticiens, juste en construisant eux-mêmes de nouveaux systèmes d’information. C’est ainsi que Brand a créé le Whole Earth Catalog. Mieux qu’un catalogue de produits, c’était un système de liens entre personnes et communautés pour permettre à chacun de trouver ces outils du changement. La philosophie, le mode de fonctionnement de ce catalogue papier portait en germe la logique de l’Internet.

Les néo-communalistes se convertissent à l’ordinateur

Entre la fin des années soixante et les années soixante-dix se sont créées aux Etats-Unis, et surtout en Californie, des myriades de communautés… Pour la plupart, elles n’ont pas tenu plus d’un ou deux ans. Sous prétexte de s’élever spirituellement et d’en finir avec les hiérarchies et la bureaucratie, elles ont instauré une sorte de «dictature du cool», les personnages les plus charismatiques y devenant les maîtres du jeu, tandis que s’y réinstallaient tranquillement les vieux schémas patriarcaux du monde bourgeois blanc et protestant.

Au début des années 1980, la révolution des communautés était morte en enterrée. Au même moment s’est développée en Californie la micro-informatique. Les néo-communalistes ont décelé dans ces micro-ordinateurs en réseau la possibilité de faire revivre la révolution qu’ils pensaient avoir portée au travers de leurs communautés. Ils ont donc commencé à réinterpréter cette révolution informatique et ses logiques de réseaux dans les termes du «communalisme», en écho de ce qu’avaient été leurs désirs d’utopie et de changement de société entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. C’est là, dans les années 1980 puis 1990, que sont nés un certain nombre de termes fondateurs : communauté virtuelle, ordinateur personnel, frontière électronique.

Et ce sont ces mêmes néo-communalistes convertis au numérique, Stewart Brand en tête, que l’on retrouve en 1993 en moteur de Wired, magazine symbole de la cyberculture et de la révolution numérique…

Quelle utopie numérique pour demain ?

Lors de la conférence du 16 décembre à l’Institut national d’histoire de l’art, Turner a critiqué ses voisins de Google, et pas seulement pour faire plaisir à son audience. Il n’a pas remis en cause la sincérité de leur désir de changer le monde, mais sa superficialité. Il a parlé de la cafétéria de Google : elle est somptueuse, mais son personnel, en majorité composé de latinos, est très mal rémunéré et «ne peut même pas se payer une assurance santé». Et pourtant Google s’en contrebalance. S’il était en accord avec les beaux idéaux qu’il professe, Google ne se contenterait pas de croire à la révolution par le logiciel, qui selon Turner est un leurre. Retrouvant en cela l’utopie de la «personnalité démocratique» de la propagande américaine d’il y a trois quarts de siècle, il s’interrogerait et agirait contre les inégalités sociales et raciales. Et il militerait pour une répartition plus équitable de la richesse.

Écouter notre entretien complet avec Fred Turner.

Une discussion avec Fred Turner, chercheur et enseignant américain, sur l’utopie numérique et ses sources : la «personnalité démocratique» telle que définie en 1940 contre le fascisme, la cybernétique, John Cage, les hippies du «néocommunalisme», le Whole Earth Catalog, Wired, la cyberculture, Burning Man, et tout ça finit forcément par Google.

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