Culture Mobile a filmé Serge Tisseron le 22 août 2012 chez lui dans le onzième arrondissement de Paris.

Serge Tisseron, la culture numérique

En quoi est-elle opposée à la culture du livre ?

Avec l’humain multiconnecté de l’ère de l’Internet, des jeux vidéo et de leurs multiples écrans est en train de se constituer une nouvelle culture. Selon le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, qui vient de publier «Rêver, fantasmer, virtualiser» (Dunod), sous-titré «Du virtuel psychique au virtuel numérique», cette nouvelle culture des écrans s’oppose à la culture du livre autant d’un point de vue strictement culturel que sur les plans cognitif et psychologique.

«Nouveau monde» contre «vieux monde» ?

En surfant sur la Toile ou en écoutant les infos à la radio, en prêtant l’oreille aux débats sur la loi Hadopi ou en suivant l’actualité de ces soulèvements qu’on a appelé le «printemps arabe» en Tunisie ou le «printemps érable» au Québec, n’avez-vous jamais eu le sentiment qu’un «nouveau monde» s’oppose aujourd’hui sous bien des aspects à un «vieux monde» ? Et que la culture de ce «nouveau monde», qu’on pourrait qualifier de numérique pour résumer son vecteur principal, semble se heurter sans cesse aux valeurs, aux façons de faire et de décider, aux modes de vie et surtout aux codes d’autorité traditionnels de nos sociétés occidentales ?

Déjà, au début des années soixante, Marshall Mc Luhan affirmait dans une phrase fameuse devenue presque un cliché : «Le message c’est le médium»… Une culture s’apparente à un langage, à des formes de relation et de transmission autant qu’à des objets culturels en tant que tels. Selon l’intuition de Mc Luhan et d’autres penseurs et sociologues comme Gilbert Simondon, une culture se construit, sans même que nous le réalisions au quotidien, à la faveur de nos pratiques des médias comme plus largement de tous nos artéfacts. C’est bien pourquoi la radio, la télévision, les jeux vidéo et maintenant l’immense vague de l’Internet ont transformé et chamboulent encore notre culture ou plutôt nos cultures. Car nous appartenons de moins en moins à «une» culture, et de plus en plus à «plusieurs» cultures, les unes prenant le pas sur les autres en fonction de l’éducation, des milieux sociaux, des générations, mais aussi et surtout pour un seul et même individu selon ses situations et moments de vie.

Ce constat d’une multitude de cultures qui cohabitent en nous comme dans la société telles des forces contraires ou complémentaires, est l’un des enseignements majeurs à tirer des réflexions de Serge Tisseron, depuis une vingtaine d’années observateur mais aussi acteur de notre nouveau monde numérique… 

Une autre culture des écrans

La culture numérique nous semble indissociable de ses supports, donc des écrans de la télévision comme surtout de l’ordinateur, du laptop, de la tablette tactile et maintenant du smartphone… Cette culture numérique qui est celle des nouvelles générations se confond-elle pour autant à une culture des écrans ?

La culture des écrans, elle existe depuis que les êtres humains fabriquent des images ou du moins regardent des écrans, alors que la culture numérique est associée à l'invention, à l’explosion d'Internet et de ce qu’on a appelé le Web 2.0. Je crois que la culture numérique est ce qui est en train d'affranchir la culture des écrans de la référence du livre.

Grand spécialiste de la bande dessinée, et notamment de Tintin, Serge Tisseron explique que la BD tout comme le cinéma, quant à lui pièce majeure de ce qui serait le puzzle d’une culture des écrans, restent traditionnellement construits sur le modèle du livre : selon les codes et le déroulement d’histoires s’appréciant dans le temps, de façon linéaire. Or, à l’inverse, précise-t-il,

Lorsque l’écran s’allume, il devient possible de faire des allers et retours, de faire jouer sa mémoire visuelle pour naviguer dans des contenus, et donc d'annuler le temps.

Une culture du multiple et non plus de «l’un»

Dans le long entretien qu’il nous a accordé, accessible en intégralité en format PDF en fin d’article, le psychiatre et psychanalyste oppose la mythologie et l’imaginaire du livre à ceux de cette culture numérique encore en devenir.

La Bible, qui a été le premier livre imprimé en 1455 par Gutenberg, débute par une généalogie, ce qui montre bien la logique foncièrement chronologique de cette référence d’entre les références. Sauf exception comme le fameux Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, tout livre se lit en sens unique, suivant la flèche du temps. Il est intangible : une fois publié, il reste tel qu’en lui-même, statue qu’il n’est plus possible de transformer ou réinventer, là où les textes de Wikipédia changent en permanence à la faveur des interventions de leurs nombreux auteurs, et peuvent être altérés, complétés ou entièrement revus et corrigés à tous moments. Une fois imprimé puis publié, le livre devient un objet tangible et incorruptible. Il ne change plus, sauf à en refaire un tirage à partir d’une source elle-même nouvelle, dont la transformation sera d’ailleurs notifiée par une mention type «seconde édition» et bien souvent une nouvelle préface…

Le livre, argumente Tisseron, appartient à la «culture du un», là où la culture numérique se vit sur le registre du «multiple». Dans son monde idéal, le livre n’a qu’un unique auteur. Mieux : La rencontre entre l’auteur et le lecteur se réalise dans l’isolement de l’un et de l’autre, à distance et hors toute dimension sociale. A l’inverse, un film ou plus encore un jeu vidéo sont des œuvres collectives qui existent sur une pluralité d’écrans. On associe volontiers la culture numérique à l’image d’un adolescent dans sa chambre, voguant sans discontinuer de sa télé à son smartphone, d’un manga sur l’ordinateur à une quête médiévale en ligne et d’un forum de joueurs à son mur Facebook… Même lorsqu’on est seul devant son écran, il y a ce sentiment d’une communion avec tous ces autres qui vivent les mêmes émotions devant les mêmes images ou au sein du même univers fictif. Dans la culture des jeux vidéo et du Web 2.0, c’est d’ailleurs à peine si l’on ose encore utiliser ce terme de «spectateur», tant semble disparaître la séparation entre celui qui crée et celui qui regarde, navigue et intervient au cœur de cette création qui n’est pourtant pas la sienne.

D’une culture à l’autre, on change complètement de modèle. On pourrait dire que la culture du livre est taillée sur mesure pour des religions monothéistes : un Dieu, un livre… Et puis un auteur, un lecteur. La culture Internet, bien au contraire, semble faite pour le polythéisme et donc la multiplication des références.

Autrement dit : si l’imaginaire de «l’ancien monde», incarné par la culture du livre, se marie volontiers à un idéal de permanence et une recherche de la perfection, celui du «nouveau monde» se nourrit du changement perpétuel, de l’invention et de la réinvention de toutes choses numérisées ainsi que de l’imperfection créatrice. Le premier voit l’univers comme une pyramide où chacun serait à sa juste place, sur le registre de la transcendance, là où le second le perçoit tel un immense marais pullulant d’une vie chaotique et pleine de surprises, sur le mode de l’immanence… C’est la cathédrale contre le bazar, la verticalité d’hier face à l’horizontalité d’aujourd’hui.

Une culture de «ceux qui partagent les images»

Aujourd’hui, explique justement le psychiatre et psychanalyste, «les images ne sont plus des preuves, mais des points de vue». Or une preuve, cela se cherche, se préserve puis se protège contre toutes perturbations, là où un point de vue s’enrichit de la confrontation voire du mélange avec d’autres points de vue. Avec la culture numérique, l’image, et plus particulièrement le film et la photo se désacralisent, s’assument comme «fabriqués», là où ils se voulaient pour nous il n’y pas si longtemps les expressions du «vrai»…

Prenez Gangnam Style, clip vidéo d’un chanteur coréen dénommé Psy qui a explosé sur YouTube entre la fin de l’été et l’automne 2012 avec plus d’un demi milliard de vues : la clé majeure de ce succès hallucinant n’est pas sa musique de disco et de techno plutôt rabâchée, pas plus son caractère drôle et gentiment macho. Non, le sésame, c’est d’abord la capacité de cette œuvre apparemment banale à créer du lien. A susciter l’envie de la détourner, de l’utiliser pour faire la fête en soirée, en rire à plusieurs ou faire passer ses messages sans se prendre au sérieux. La mesure de l’immense popularité de Gangnam Style, ce sont les milliers de parodies que les internautes ont créé à partir de sa «danse du cheval»…

Désormais, quand on trouve une vidéo qui nous plaît sur Internet, on a envie de se l'approprier, de la transformer, pourquoi pas de la mimer devant sa webcam… Et on balance aux autres cette vidéo ou ce film qu’on a modifié ou créé à partir d’elle, afin qu’ils s’approprient de la même manière ces images en les transformant. On ne s'approprie bien les choses qu'en les transformant. Grâce aux technologies numériques, c'est devenu une évidence pour les images... Et Du coup, la culture de l’image devient une culture de ceux qui partagent les images.

Ce qui se réalise ici sur la Toile, c’est une véritable culture du sampling visuel. Et cette culture numérique, par un étrange caprice de l’histoire, démocratise à une échelle inouïe des techniques de travail sur les images qui étaient au siècle dernier l’apanage des grandes avant-gardes artistiques, techniques qui en deviennent en notre XXIe siècle de nouveaux vecteurs de socialité…

Le numérique est en train de nous ôter ce boulet au pied qu’était cette culture de l’image soi-disant authentique (…). Ce qui s'ouvre, c'est un territoire d'invention, d'improvisation, de création. Le changement de statut de l'image, c'est aussi un changement de statut du spectateur qui devient créateur…

De multiples identités plutôt qu’une seule pour la vie

Derrière ses bricolages et ses fabrications d'images qui nous semblent de prime abord extérieures à notre être, il y a la création de l'image de soi. Comme l’explique le psychiatre et psychanalyste, «cette création de soi par l’image a toujours existé, mais avec le numérique, elle est à la portée de tout le monde, pas que des stars, et prend des proportions sans commune mesure avec ce qui se passait auparavant. Chacun peut se fabriquer l'identité qu'il veut grâce au numérique...» Ou plutôt : se fabriquer les identités qu’il veut…

Sur ce registre psychologique, les profondes mutations qu’incarne la culture numérique sont sans doute nées de la popularisation de la télévision dans les années 1960 et 1970, lorsque l’exemple à suivre n’est plus seulement venu des parents mais du présentateur TV, du footballeur à l’écran, de Zorro ou de la fée Clochette qui s’agitent dans la petite lucarne électronique… De cette époque date les premières failles dans cette conviction que nous aurions une unique identité, un «soi» bien défini, à circonvenir et à cultiver. Et ces failles, elles se sont d’abord manifestées par une diversification vestimentaire, l’enjeu pour le fils d’ouvrier n’étant plus de s’habiller selon son hérédité ou son statut, mais selon ses goûts et ses désirs d’évolution voire de révolution…

Pour moi, l'Internet, c'est la prolongation de cette diversification vestimentaire vers une diversification identitaire. Sur Internet, on ne se choisit plus seulement des vêtements, mais on se choisit des identités. Et du coup, l'identité de chacun n'est plus sa propriété privée, puisqu'on peut en changer. L’identité devient la place que le groupe donne à l’individu, ou plutôt la place qu'il choisit d'occuper dans le groupe en phase avec lui. C'est-à-dire que dans chaque groupe, on peut avoir une identité différente.

Serge Tisseron ne juge pas ces grandes et petites révolutions, pour la plupart encore en cours. Il mesure à quel point cette nouvelle élasticité du monde des images et des identités multiples qui en sont le pendant porte le meilleur comme le pire : «Internet est une sorte d'accélérateur de particularités : ils vous permet de satisfaire votre curiosité, d’être plus ouvert et épanoui encore si vous l’êtes déjà au préalable, mais plus replié sur vous-même ou manipulateur si c’est là votre mode d’être…» D’où l’importance d’une éducation au décryptage des images mais également à la compréhension des écrans, de leurs bienfaits comme de leurs dangers pour notre personnalité. D’où aussi la nécessité, aussi, non de dissoudre la culture du livre dans la nouvelle culture des écrans, mais d’en préserver l’essence et les enseignements à l’école.

Écouter notre entretien complet avec Serge Tisseron

En quoi la culture numérique s’oppose-t-elle à la culture du livre ? Conversation en août 2012 avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, chez lui dans le onzième arrondissement de Paris.

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